mardi 31 mars 2015

Révolte et indignation d'un jeune homme de Grand-Mère

Je ne suis pas un parangon de vertu et encore moins un sage. Néanmoins l'expérience de mes quarante-sept années de vie m'a appris à m'écarter du désespoir et du ressentiment. Je n'ai aucun autre mérite en cette matière que celui de ne pas vouloir souffrir pour des idées ou des sentiments qu'il m'est possible d'ignorer sans trop d'efforts. Cela dit, je ne suis pas tout à fait un monstre d'insensibilité et il m'arrive de comprendre les douleurs psychiques provoquées par le manque de mansuétude et de compassion des égoïstes pour qui les gens ne comptent pour rien.

J'ai rencontré récemment un gars de Grand-Mère qui était d'une tristesse abyssale. C'était un jeune homme dans la vingtaine qui portait une tuque de hipster et du poil au menton qui s'apparentait plus à du duvet de canard qu'à une barbe de viking. Le gars avait des yeux encore trop doux pour son âge et ses propos témoignaient de la fraîcheur de son indignation. Je ne sais pas comment il s'appelait. J'en suis venu à lui parler tout à fait par hasard, si l'on peut appeler un hasard une manifestation.

-Salut, que je lui ai dit, alors qu'il soufflait dans une corne de carnaval en plastique à mes côtés.

-Salut, qu'il m'a répondu, en frère de combat, après avoir délaissé l'orifice de sa corne tonitruante.

-On doit bien être deux ou trois cents je crois...

-Oui... J'peux pas comprendre que tous les 150 000 habitants de Trois-Rivières ne soient pas ici...

-Hum, lui rétorqué-je.

-Le monde sont larves! Ils se font plumer tous les jours, toutes les heures et toutes les secondes sans rien faire, sans broncher! Ils se font enculer par les libéraux et les capitalistes! Ils se font vider les poches par les riches qui ne paient jamais d'impôts! Ils votent pour des pourris sales! Ils prennent leurs informations dans les fuckin' médias corpos pleins d'marde qui leu' bourrent le trou d'cul avec toutes sortes de niaiseries pas d'classe: Mario Dumont, La Voix, Éric Duhaime le fasciste et tous les Martineau flasques et bedonnants du Québec! Ils encouragent les sans-coeur et sans-âme comme porte-parole de la minorité mafieuse! J'en ai plein l'cul, man, oui plein l'cul de ce monde crétin, nul à chier, rampant, vomitif... Oui, man, ils nous chient dans la bouche et il faudrait leur dire merci! Sacrament de calice de tabarnak de libéraux sales! Hostie d'riches de saint-cibouère! Ça va prendre une révolution, man, une fucking grosse révolution pour qu'el monde retrouve sa dignité, pour qu'on puisse boire l'eau du fleuve ou d'la rivière, pour qu'el monde puisse s'aimer sans avoir à penser à chaque heure d'la journée à payer pour les riches qui nous plument comme des hosties de dindes pas de têtes! Hosties de bourgeois sans coeur de calice! Les seuls qui peuvent parler dans les médias corpos sont ceux qui gagnent soixante milles et plus par année! Jamais qu'on entend le point de vue des pauvres! Jamais! À bas le capitalisme, man!

Son discours était beaucoup plus long que ce petit bout collé ici sur mon blogue.

J'acquiesçais à ses propos sans trop verser dans l'hypersensibilité puisque je suis moi-même devenu un vieux con qui en a vu d'autres. Je partageais ses vues et sa colère, mais je me taisais afin qu'il puisse vivre pleinement sa jeunesse dans toute la candeur de sa révolte contre l'injustice.

Ce gars-là, c'était moi avec trente ans de moins.

Et même à mon âge presque vénérable, je me reconnaissais encore dans cette révolte. Autrement, je n'aurais pas manifesté à ses côtés.

Le gars de Grand-Mère a repris sa corne de plastique et a soufflé un bon coup.

-Poueeeeeeeeeet!

-Nous, on l'a pas volé! qu'on s'est mis à scander en choeur.

Et puis, le reste, je ne m'en souviens plus.

J'ai rencontré un autre ami et la manif s'est poursuivie tout simplement.

Je n'ai pas revu le gars de Grand-Mère.

C'est pour cette raison, peut-être, que je vous en parle aujourd'hui.

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