vendredi 3 juin 2011

À l'heure où les loups hurlent, lors de la huitième lune de Picha-kìjigad

À l'heure où les loups hurlent, lors de la huitième lune de Picha-kìjigad*, Etchemin suivait son chemin sur le grand fleuve Magtogoek, qui veut dire «le Chemin qui marche» dans sa langue, l'algonquin...

Il s'appelait Etchemin, «homme de canot» en sa langue. C'était un Anishnabé. Un «vrai humain» s'il faut traduire.

Etchemin était en route vers la rivière Tapiskwan Sipi où les Français venaient tout juste d'établir un fort pour consolider les liens commerciaux entre les deux nations dans le but un jour de n'en former qu'une seule. C'était du moins l'avis de Capitanal, le grand chef anishnabé de Métabéroutin.

Métabéroutin était situé au confluent du Magtogoek et de la Tapiskwan Sipi. C'était habité depuis huit milles ans par tout un chacun.

Etchemin pagayait hardiment dans son canot d'écorces. Aucun Haudenosaunee ne risquait de le prendre pour le ramener dans sa tribu pour le torturer un brin. C'était une sale époque. Une époque de conquêtes faciles, d'alcool et d'argent. C'était à qui volerait le plus de fourrures et en vendrait le plus pour se paqueter la fraise.

La corruption s'était emparée des élites, autant chez les Français que chez les Anishnabés et les Haudenosaunees. Tout était à l'Argent. Tout. Les chefs se foutaient des enseignements, du Grand Cercle de la Vie et tout le reste. Ils voulaient de l'eau de vie. Des chaudrons. Des fusils.

Bien sûr, jamais la vie n'avait été idyllique. La guerre la rendait d'autant plus laide.

C'était un temps de génocide. Un temps d'atavisme aussi.

Bref, un temps mort.

Etchemin ne pouvait pas abandonner sa tribu. Qui peut abandonner les siens? Certainement pas un Anishnabé. Aussi, il savait que la guerre rôdait autour de lui et que des Haudenosaunees pouvaient surgir à tout moment au détour d'une embuscade.  Il pagayait de Québec aux trois rivières de Métabéroutin pour ramener des objets de première nécessité, du sucre, de l'eau-de-vie, du sel.

Bien qu'il était un habile canoteur, Etchemin s'est tout de même fait prendre. Il profitait de la nuit pour passer inaperçu. Et ça n'a pas marché. Un groupe formé de dix Haudenosaunees lui tombèrent dessus et le ficelèrent en moins de temps qu'il ne faut pour dire ouf.

Et voilà qu'ils le ramènent chez-eux.

Etchemin sait qu'ils vont lui faire subir mille et un tourments dans leur village de longues maisons pour tester sa bravoure.

Il devra demeurer stoïque et impassible pendant qu'on lui coupera un doigt pour le fumer dans une pipe. Si on lui met un charbon dans la main, il devra chanter. Il est possible aussi qu'on lui fasse manger sa propre chair.

S'il pleure, les Haudenosaunees le tueront tout de suite. Ils n'aiment pas les pleurnichards.

S'il ne pleure pas, s'il demeure brave, les Haudenosaunees l'adopteront peut-être et feront de lui un Haudenosaunee, un frère parmi des frères et des soeurs, qui pourra combattre même les siens de Métabéroutin, pour tester sa loyauté à sa nouvelle tribu...

C'était une sale époque. Tout foutait le camp. Les gens ne respectaient plus rien.

Tout ça pour des fourrures, alors que l'Île de Mékinak, alias l'Île de la Tortue, était assez grande et généreuse pour donner à chaque humain tout ce dont il a besoin.

Etchemin, les mains attachées derrière le dos, suivait son chemin infernal sur le fleuve Magtogoek, le «Chemin qui marche».

Et ça ne marchait pas fort pour lui. Les Haudenosaunees se foutaient de sa gueule. Il s'attendait au pire et prenait son mal en patience.

C'était à l'heure où les loups hurlent, vers la huitième lune de Picha-kìjigad*.


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Picha-kìjigad = l'été en algonquin