vendredi 19 novembre 2010

La vie est une partie de ping-pong disait Navet St-Onge

La vie n'est pas une partie de ping-pong. Si c'en était une, il y aurait trop de joueurs autour de la table. Et ça ne ferait pas une belle partie. Ce qui prouve que dans la vie, on peut faire des syllogismes.

Cela dit, chers lecteurs et lectrices, je me dois de vous raconter l'histoire de Navet St-Onge, le meilleur joueur de ping-pong que j'aie connu.

J'avais même fait un reportage sur Navet du temps où je m'exerçais à singer les reporters pour la radio du campus.

C'était encore plus minable que d'être technicien du son, être reporter.

Au moins, ils pouvaient choisir la musique. Et faire tripper le monde. Alors que moi je racontais les exploits de Navet St-Onge et autres conneries parascolaires. Je jouais à Tintin, calice, avec de la musique de Led Zeppelin en arrière-fond sonore.

Franchement, j'avais l'air d'un trèfle. Néanmoins, c'est en ayant l'air trèfle qu'on grandit. Je ne dis pas que cette maxime traversera les âges mais si vous avez mieux à proposer adressez-vous à mon courriel: bouchard.gaetan@gmail.com

Merci. Et reprenons le fil de l'histoire, que vous le vouliez ou non. Si vous ne me lisez plus à partir d'ici, je crois que vous allez passer à côté de l'effet de surprise.

Donc, Navet ne s'appelait pas vraiment Navet, mais c'est trop loin pour que je me rappelle de son vrai nom.

On le surnommait Navet pour une raison qui m'échappe puisqu'il avait plutôt l'air d'une brindille. C'était un grand maigre au visage vérolé, Navet St-Onge, mais c'était tout de même le meilleur joueur de ping-pong de la polyvalente. Évidemment, je couvrais leurs tournois, ne serait-ce que parce que Navet n'arrêtait pas de me harceler. Il pouvait être teigne, Navet St-Onge, et vous répéter mille fois la même chose.

-Tu vas v'nir au tournoi d'ping-pong, hein? Hein? qu'il m'avait dit mille fois.

Et j'étais allé à son sacrament de tournoi de ping-pong.

Ça se passait dans le gymnase aménagé juste au-dessus de la cafétéria. Sur l'heure du midi, histoire de suer avant que de retourner en classe. J'avais mon enregistreuse et mon micro, prêt à interviewer Navet St-Onge que tout le monde donnait pour gagnant à dix contre un. Et il n'avait pas déçu ce pronostic. Navet St-Onge avait gagné le tournoi.

Il s'était fait aller la brindille notre Navet, parant tous les coups de ses adversaires et les surprenant toujours de rapides boulettes projetées comme des comètes dans l'atmosphère moisi et suintant du gymnase.

Pok-pok-pok et repok. À un rythme qui défiait les capacités auditives de l'oreille humaine.

Navet avait tellement de puissance dans le poignet qu'on l'aurait cru en crise d'adolescence. Et rien ne semblait pouvoir céder sa redoutable défensive. Navet revenait toujours avec de solides coups de palettes qui faisait siffler la balle comme si c'était une fusée à Cape Canaveral.

J'imagine que mon reportage devait comporter ce genre de digressions merdiques. Cependant je me rappelle très bien ce que Navet St-Onge m'avait répondu au micro.

-Je r'mercie Monsieur Guy Damphousse d'nous avoir prêté e'l'gymnase pour le tournoi!

Et rien d'autre. Navet avait gelé là. Le micro, c'était pas pour lui.

Alors j'ai diffusé un reportage avec Navet qui remerciait Guy Damphousse, le directeur adjoint qui portait une grosse moustache et avait une bonne bedaine de bière qui le rendait débonnaire et apprécié des jeunes crétins comme moi et Navet.

Pour Navet St-Onge, la vie était une partie de ping-pong. Le reste, les boniments et les discours, ce n'était vraiment pas son truc. À part le ping-pong, rien ne l'intéressait dans la vie. Il voulait devenir le plus grand joueur de ping-pong au monde. Et il se pratiquait tous les jours, bien sûr, et même tous les soirs.

Malheureusement, je l'ai dit depuis le début, la vie n'est pas une partie de ping-pong. Navet St-Onge ne devint pas ce champion du monde qu'il aurait souhaité devenir. Il était tellement poche à l'école qu'il dut se ranger à la logique familiale: c'est l'école ou travailler, tu ne te laisseras pas vivre à jouer au ping-pong toute la journée!

Navet St-Onge prit le chemin du travail. C'est-à-dire le chemin de l'abattoir.

L'abattoir était à cinq kilomètres de chez-lui. Il pouvait s'y rendre à bicyclette d'ici à ce qu'il puisse s'acheter un char.

Il y travailla tous les jours. Puis toutes les nuits. Il découpait des tas de porcs. Et revenait chez-lui fourbu, incapable de retrouver le coeur à jouer au ping-pong. Il s'acheta un char. Travailla encore. S'acheta une maison. Travailla encore. Paya ses dettes. Perdit un ou deux doigts. Revint travailler. Puis pfuit! Plus de ping-pong. Rien que la télé. Et l'ordi. Et les dettes.

Eh bien croyez-le ou non, ce gros gras n'était pas plus gros qu'une brindille quand il était jeune. On l'appelait Navet St-Onge. Et c'était le meilleur joueur de ping-pong de la poly...