vendredi 3 septembre 2010

Reynald ou la vie d'un ivrogne frosté ben raide

Reynald ne faisait pas cinq pieds trois pouces. Il faisait cinq pieds deux pouces.

Petit, les cheveux frisés noirs, il était surtout reconnu pour son indéniable talent d'ivrogne aux accents de polytoxicomane.

On lui devait des tas d'anecdotes savoureuses, comme quoi le buveur des uns devient le bonheur des gaufres - ou quelque truc du genre.

Chacune de ses brosses avaient été consignées dans les annales des traîneux de fond de taverne de toute la Mauricie, incluant la région dite des Bois-Francs.

C'était un bon ébéniste, plutôt énergique et travaillant les rares fois où il était sobre. Comme il se saoulait tout le temps il n'arrivait pas à conserver ses emplois. Il finissait toujours par se faire virer. On le retrouvait généralement à l'hôpital. Il chutait de ses paradis artificiels, comme le Diable. Et on aurait dit qu'il lui ressemblait un peu en pareille occasion. Il devenait fou raide sur la brosse. Les veines lui pétait dans le front. Il se croyait invincible. Néanmoins il ne dépassait jamais le stade de fucking loser.

Reynald défiait au combat tout un chacun et perdait chaque match. Il se faisait toujours crisser des volées. Ou bien la police le ramassait, avec toute la flopée de trous du culs qui vomissent sur les trottoirs aux petites heures du matin en déféquant sur les chars stationnés dans la rue.

Évidemment, tout le corps policier connaissait Reynald. Ils en étaient rendus à tu et à toi.

-Come on Reynald! R'saisis-toé calice! pouvait lui dire l'agent Untel.

Quant à Reynald, il les surnommait tous «hostie d'boeu(f)».

-Hostie d'beu d'calice! J'ai soif calvaire! J'veux boire du forrrt! hurlait Reynald en pareils cas.

On le foutait dans une cellule qui sentait la vieille moppe sale à l'eau de javel. Reynald dégueulait, comme d'habitude, et se faisait refoutre dans la rue quand il avait dessoûlé.

-Marci m'sieur l'agent... Excusez-moé pour hier... qu'il disait à toutes les fois qu'on le faisait sortir du poste de police, tout contrit.

Pour se resaisir, un jour ou deux, Reynald lisait la Bible. Il y trouvait toutes sortes de sagesses qu'il ne savait pas appliquer vraiment dans la vie réelle. Ce qui fait qu'il passait pour un con, saoul ou bien à jeun.

Et quand il était saoul, bien sûr, son charabia biblique venait rehausser son discours d'ivrogne d'un brin d'humanité.

-Le Christ a dit j'su's pas venu apporter la paix mais le glaive!!! qu'il avait hurlé, un soir, en crinquant sa  tronçonneuse au bar Le Trou.

RA-TA-TA-TA-TAW! Tout le monde avait reculé de vingt pieds. Hostie de fou à lier, oui. L'Évangile selon Saint-Mathieu en version hardcore.

Pour ce qui est de ses amours, elles étaient toutes aussi fuckées.

Reynald était tombé sur une tribu qui réflétait les pires aspects de sa personnalité. Il faisait partie d'un quatuor formé de trois dopés et une sorcière. Les trois niaiseux attendaient que la sorcière soit saoule pour qu'elle désigne son amant d'un soir. C'était généralement celui qui avait encore quelque argent pour payer la bière, la poudre ou whatever. Les deux autres s'éclipsaient. C'est-à-dire qu'ils déboulaient l'escalier et allaient vomir ailleurs.

La dernière fois que j'ai vu Reynald, il frappait chez ma voisine à grands coups de poings dans la porte donnant sur la ruelle.

-Donne-moé mon vingt piastres ma tabarnak! Tu m'doés vingt piastres ma tabarnak! qu'il gueulait.

Or, la tabarnak, ma voisine, c'était nulle autre que leur sorcière bien aimée. Elle portait un coat d'hiver au mois de juillet et avait les cheveux gras. Pour le reste, je vous épargne les détails. Mettons que les policiers la connaissaient aussi par son petit nom. Quant aux deux autres gorlos, j'y reviendrai un jour: l'un était barbu et l'autre plutôt grand avec un air d'idiot du village.

Évidemment, comme Reynald gueulait après cette pauvresse pour récupérer un quelconque vingt dollars, ça m'a fait un peu sortir de mes gonds.

-Vas-tu t'la farmer Reynald tabarnak! Wo menute! 'ttends peu! Calice d'hostie d'ciboire! que j'lui ai dit, sans trop faire d'efforts pour ma syntaxe.

-Ok capitaine! J'arrête capitaine! J'm'excuse capitaine! Bonne soirée capitaine! qu'il m'a dit en renonçant à son vingt piastres pour cette fois-là. Je peux être intimidant parfois...

J'oubliais de vous dire, par ailleurs, que la sorcière hurlait elle aussi de son côté:

-Décrisse mon sacrament! Calice ton camp! J'te doés pas vingt piastres, t'as menti mon hostie d'chien sale! etc.

Une fois Reynald parti, le calme revint dans le secteur.

Je n'entendis plus parler de Reynald avant un bon bout de temps, peut-être trois ou quatre ans, sinon par vagues échos: Reynald qui zigzaguait sur son vélo, Reynald qui est rentré dans un poteau, Reynald qui est tombé en bas du viaduc, Reynald qui ceci ou cela...

J'ai appris récemment que Reynald était décédé.

Il s'est fendu le crâne après sa traditionnelle brosse du premier du mois, le jour où il recevait son chèque d'aide sociale.

Il est rentré chez-lui et n'a pas soigné sa blessure. Il est mort d'une forme d'empoisonnement de sang, pendant son sommeil.

On l'a retrouvé dans son logement huit jours après sa mort. Une odeur épouvantable se dégageait de son cadavre. Ce qui fit dire à ses voisins qu'il était loin d'être mort en odeur de sainteté. Pour dire vrai, ça sentait pire que la marde.

Paix à ton âme, Reynald. Qu'on te bénisse un petit peu avant que de crisser tes cendres dans la fosse commune. Au cas z'où...

La sorcière et les deux gorlos sont encore en vie. Pas forts, mais pas morts. Ils se saoulent encore. Sauf que le barbu porte maintenant une couche et dort dans un genre de pavillon pour personnes en perte d'autonomie. Le grand tarlais a donc le champ libre pour vivre un amour tendre et doux avec sa belle ensorceleuse.