samedi 18 septembre 2010

Le mariage du «frère à Kof»

Kof était disc-jockey au bar La Détente, une place où il se faisait pas mal de poudre et où l'on trafiquait les chiffres ayant trait au volume des ventes.

Kof n'était pas très grand mais il était bâti solide. Il avait le physique idéal du déménageur: petit et trapu. Mais il préférait gagner sa vie en mettant des disques de Frank Zappa au bar La Détente, même si les clients détestaient ça. Lui et le patron aimaient ça, Frank Zappa, et ils se disaient que les autres épaves du bar pouvaient bien manger de la marde. C'était une manière comme une autre d'imposer ses choix musicaux.

Kof était dans la quarantaine. Célibataire, il était plutôt porté sur la boisson et les autres drogues. Son frère, Jean-Frédéric, était beaucoup plus tranquille. Il travaillait dans le domaine de l'électronique. Il portait de grosses lunettes épaisses. Et il ne buvait pratiquement pas, sinon des boissons gazéifiées. Surtout du Coke diète.

Jean-Frédéric était aussi dans sa quarantaine, mais un an plus jeune que son frère Kof. Il allait bientôt se marier avec Mélinda Fréchette, une fille qu'il avait rencontrée dans une réunion des AA (alcooliques anonymes). C'était il y a deux ans, alors qu'il raccompagnait son frère Kof qui venait de perdre son permis de conduire. Conduite en état d'ébriété: l'ordinaire de Kof…

Il s'appelait Kof, d'ailleurs, parce qu'il faisait «kof! kof!» quand il toussait. Son vrai nom c'était Marcellin Laverdure. Mais personne ne l'appelait Marcellin. Pas même son frère qui allait se marier. Tout le monde l'appelait Kof. Kof lui-même s'appelait Kof. Et il portait un tee-shirt avec son surnom imprimé dessus: KOF. On ne pouvait pas se tromper.

Voici que le frère de Kof allait se marier avec Mélinda Fréchette.

Le hic, puisqu'il y a parfois un hic chez les AA, c'est que le dernier amoureux en lice de Mélinda était un fieffé coquin qui faisait de la moto et fendait des crânes à coups de bâtons de baseball. On le surnommait Rocky, parce qu’il aimait bien qu’on le surnomme ainsi.

C’était un petit homme nerveux et barbu qui craignait toujours d’être ridiculisé, compte tenu de son complexe d’infériorité. Rocky et ses amis travaillaient tous pour le shylock du patelin, un gros gras qui prêtait 400$ pour se faire remettre 500$ le premier, jour où ses débiteurs infortunés recevaient leur chèque d’aide sociale.

Rocky était jaloux comme dix de voir sa belle Mélinda lui glisser d’entre les mains. De sorte qu'il menaçait de foutre une râclée au frère de Kof lors de son mariage. Rocky était encore amoureux de Mélinda et ne savait plus comment lui témoigner son amour. Rocky passait son complexe de petit pénis sur son ex, une vraie pute selon lui, qui n'était pas très reconnaissante pour toute cette poudre qu'il lui avait fait renifler gratuitement.

Kof décida donc de payer de la protection à son frère Jean-Frédéric en guise de cadeau de noces.

Il offrit cent dollars au gros Abdullah Bellemare, un colosse de six pieds deux pouces trois cent vingt livres, afin qu'il soit portier lors du mariage de son frère.

Sylvain Bellemare, alias Abdullah, n'était pas un vrai bagarreur mais il représentait une certaine force de dissuasion. Il ressemblait vaguement à Monsieur Net avec son crâne chauve. On ne lui connaissait pas d'ennemis. Il passait le plus clair de son temps à lire des romans russes, accoudé au comptoir du bar La Détente.

- Abdullah veux-tu t'faire cent piastres? lui demanda Kof.

-Qu'est-cé qu'i' faudrait que j'fasse? lui répondit Abdoulah en quittant son Pouchkine publié dans La Pléiade.

-Faut qu'tu soies doorman au mariage de mon frère... Sa future épouse sortait avec un gars d'bécik pis il lui a dit qu'i' calicerait une volée à mon frère le jour de leur mariage... Ça fait que j'te donnerais cent piastres pour être doorman... C’est pour protéger la vie d’mon frère… Tu comprends Abdullah?

-Ok, acquiesça Abdullah sans trop réfléchir. Si jamais ton gars s'pointe j'vais appeler la police!

-As-tu un coat d'habit, une cravate, de quoi ben paraître?

-Pas de trouble... J'vais être chic and swell.

***

Le jour du mariage du frère à Kof arriva.

Cétait un samedi. Kof, au volant de sa vieille Buick, alla chercher Abdullah. Il était accompagné de Ti-Zen, alias le pharmacologue. Ti-Zen était un petit bonhomme pince sans rire qui ressemblait vaguement à Robert de Niro s’il eût été malingre et pauvre.

Évidemment, Ti-Zen ne s'appelait pas le « pharmacologue » pour rien. Il y avait de tout sur lui pour passer de belles noces : herbe, résine, « mush », poudre, buvard. Il était du genre à mélanger tout ça dans un grand verre avec une bière et un whiskey.

Ils firent tous les trois la tournée des clubs de danseuses de la région pour se mettre dans l’esprit des noces. Ti-Zen distribuait des drogues autour de lui comme s’il s’agissait de confettis. Les mariages avaient l’heur de l’émouvoir. Kof et Abdullah commençaient à délirer.

Ils manquèrent la cérémonie de mariage au Palais de Justice. Ils se sont donc rabattus vers la salle de réception du club de golf Migwetch, un endroit un peu rustique mais tout à fait charmant pour les mariages, les baptêmes et les funérailles. C’est là qu’avaient lieu les noces du frère à Kof qui ne s’indigna pas outre mesure de l’absence de son frère à la cérémonie de mariage. Il savait comment il était, Kof.

La mariée avait l’air d’une oie que l’on aurait habillée et maquillée pour la tourner au ridicule. On sentait qu’une bonne paire de jeans lui conviendrait mieux. De plus, elle sacrait comme un charretier.

-Qu’i’ vienne Rocky e’l’tabarnak ! gueulait-elle. M’en va’s l’ouvrir avec un couteau à patates du gorgoton jusqu’à ‘a poche e’l’ciboire de sale !

Quant au marié, le frère de Kof, eh bien on n’aurait jamais cru que c’était le plus grand jour de sa vie, même s’il le criait sur tous les toits depuis une semaine. Il semblait anxieux. La présence d’Abdullah le rassurait un tant soit peu mais lui rappelait surtout qu’on n’assurerait plus sa protection les jours suivants.

-C’est un hostie d’fou Rocky ! confia le frère de Kof au débonnaire Abdullah. Il a dit à Gina, la meilleure amie de Mélinda, qu’il allait me dévisser la tête pis me chier dans l’corps !

-Fais-toé z’en pas e’l’nouveau marié, répliqua Ti-Zen, les yeux légèrement cross-side, tenant en ses mains une de ces cigarettes qu’il roulait lui-même dans du papier Zigzag.

-Pourquoi tu fumes des cigarettes dans d’l’hostie d’papier Zigzag ? lui demanda Kof. C’est pas fumable calice ! Même pour les joints ! Ça s’éteint tout l’temps… Moé j’opte pour le papier à rouler Export A !

Ayant dit cela Kof fit signe au gros Abdullah. Il cligna de l’œil en pointant l’une des poches de son froc de jeans.

-Qu’est-cé ? lui demanda Abdullah.

-Fouille dans ma poche Abdou pis roule-nous un joint !

-Ça fait aussi partie de tes tâches Abdou… Faut qu’tu roules les joints, ajouta Ti-Zen…

-Ok d’abord mais vous allez le regretter parce que j’roule tout croche, conclut Abdullah en s’emparant du sac d’herbes et du papier à rouler Export A que le magnanime Kof cachait dans son froc.

Abdullah roula le joint et le trio s’en alla le fumer loin des regards indiscrets, juste derrière le conteneur à déchets.

Kof et Ti-Zen zigzaguaient déjà. Abdullah, droit comme une barre de fer, tenait son poste à l’entrée de la salle de réception, les jambes arquées, les bras croisés, prêt à toute éventualité, dont celle d’avaler des mouches.

Tandis qu’Abdullah était bouche bée devant l’entrée, Ti-Zen s’acharnait à diffuser sa légende. Ti-Zen inventait toutes sortes d’anecdotes sur Abdullah pour impressionner les noceurs ainsi que le personnel de la salle de réception du club de golf Migwetch.

-Abdullah est ceinture noire quinzième dan en cogne-fou ! I’ peut fendre quinze briques d’épaisseur d’un coup de poing… I’ touche au plafond avec ses pieds quand ses jeans n’sont pas trop serrées…

Toute la soirée fût particulièrement arrosée. Depuis les noces de Cana, on a rien trouvé de mieux que l’ivrognerie pour les mariages. Et on n’allait pas être en reste pour le mariage du frère à Kof.

On y consomma, entre autres, beaucoup de poudre. Surtout dans les toilettes. Ce qui finit par attirer l’attention du personnel de la salle de réception, plutôt porté sur le respect des lois. Le pire d’entre tous était Tommy Quèqueux, un avorton qui jouait aux gros bras avec sa petite tête. C’était la copie conforme de l’inspecteur Javert, un obsédé qui méprisait tous les drogués, voleurs et autres Jean Valjean.

Comme il se rendait aux toilettes pour sa pisse régulière, Tommy Quèqueux tomba sur Kof et Ti-Zen. Les deux étaient comme larrons en foire et ils reniflaient de la poudre sur le comptoir de la salle de bain à l’aide d’un vieux billet de vingt dollars roulé de manière à former une paille.

Tommy Quèqueux n’osa même pas pisser. Il retint son pipi et fonça sur Abdullah pour lui révéler tout ce qu’il savait à propos du crime qui était en train de se commettre dans les toilettes du Migwetch.

-M’sieur ! M’sieur ! glapit Tommy Quèqueux. C’est vous l’doorman pour la soirée, hein ?

-En effet, répondit laconiquement Abdullah, l’esprit un peu confus par tout ce qu’on venait de lui faire absorber pour tenir le coup.

-C’est parce que je viens de voir deux gars en train de sniffer dans les toilettes… I’ sniffent de la drogue !!!

-De la drogue ? questionna Abdullah.

-Oui ! De la drogue ! renchérit Tommy Quèqueux.

Abdullah crut bon d’aller faire un tour dans les toilettes pour sécuriser les lieux. Il y trouva nos deux compères, Kof et Ti-Zen, encore appliqués à renifler de la cocaïne.

-Aaaaaaaaaaah ! Si c’est pas notre meilleur ami Abdou ! hurla Kof en lui tendant le billet de vingt dollars roulé en forme de paille.

-Sniffe un coup mon homme ! C’est parce que t’es mon meilleur ami ! répliqua Ti-Zen.

Évidemment, bonne pâte comme il était, Abdullah ne voulut pas refuser ce présent, même si ce n’était pas dans ses habitudes de consommation. La blanche, ça le faisait gerber. D’abord pour le prix. Et pour le buzz, qui ne lui disait rien du tout. Pour lui, la poudre c'était avant tout un trip de niaiseux.

Néanmoins, il est toujours poli d’accepter ce que l’on nous donne.

Et Abdullah n’allait pas trahir cette règle de savoir-vivre.

Il sniffa un bon coup, puis encore une fois, jusqu’à ce que ses yeux roulent dans leurs orbites.

-Oua ! Hostie ! Ça t’débouche un nez ça ! Urmphe ! Snirf! Wo minute ! déclara-t-il.

Puis Abdullah sortit illico des toilettes. Tommy Quèqueux l’attendait de l’autre côté.

-Et puis ? lui demanda Tommy, avec son air anxieux d’ange exterminateur.

-Hum… lui confia Abdullah. Ils m’ont dit qu’ils ne recommenceraient plus !!!

L’affaire était réglée. Il ne lui restait plus qu’à retourner à son poste pour attendre Rocky et sa bande de motards.

Ils ne vinrent jamais, évidemment.

Les noces se déroulèrent presque sans anicroche. Deux gars se donnèrent des claques sur la gueule pour une raison plus ou moins claire. Abdullah ne s’en mêla même pas. L’ivresse eut raison des deux bagarreurs. Ils s’endormirent tous les deux près de la bâtisse, saouls morts.

Vers une heure du matin, Kof offrit un lift à Abdullah.

-C’est fini mon homme. I’ sont tous partis… Une p’tite bière au centre-ville ?

Pourquoi pas… Abdullah et Kof reprirent la route. Kof était saoul, ne portait pas de ceinture de sécurité et sniffait sa poudre sur un vieux catalogue de Canadian Tire tout en conduisant.

Il n’y eut pas d’accident.

Ni d’incident.

Ni de bagarre.

Ni rien.

Ils continuèrent de se saouler dans quelque bar miteux. Puis le reste, franchement, ça n’intéresserait personne.

C’était somme toute un mariage bien ordinaire.

Ce n’était que le mariage du frère à Kof.