mercredi 11 mai 2016

Jeter du Tchekhov aux yeux pour raconter n'importe quoi

Anton Pavlovtich Tchekhov est devenu au fil des années l'un de mes écrivains préférés. Je le lisais d'un oeil distrait à vingt ans, incapable de comprendre son attrait. Je l'ai même boudé. Puis j'ai été frappé par sa nouvelle intitulée Salle Numéro 6 qui m'a ouvert les yeux sur son oeuvre. Je l'ai apprécié dans la vingtaine. Je l'ai aimé dans la trentaine. Et, dans ma quarantaine qui s'achève, je ne puis que l'adorer.

Je me souviens d'une de ses nouvelles où il raconte la vie d'un homme qui a coutume de dormir à la belle étoile dans des conditions qui semblaient effroyables à Tchekhov. Avant que de s'endormir, l'homme remerciait Dieu pour la bonne vie qu'il menait et disait même qu'il ne changerait pas de vie pour rien au monde. Il vivait pourtant dans la misère, couchait sur des sols humides et sommeillait sous les intempéries. Rien d'exaltant en fait. Néanmoins, le pauvre homme se trouvait chanceux, heureux et plein de gratitude envers son Créateur.

Comme d'habitude, je vais encore passer du coq à l'âne. Il m'est plus naturel de faire l'âne que le coq. Je vis très bien avec cette réalité et n'en éprouve aucune honte.

J'ai connu de près comme de loin la vie dans les bas-fonds de la société. Je n'y ai pas toujours été heureux. Mais je me souviens tout de même d'avoir éprouvé des états de grâce alors que tout concourrait à me faire ressentir le désespoir.

Je me suis parfois senti comme ce personnage de Tchekhov après avoir planté ma tente ici et là au cours de mes pérégrinations d'auto-stoppeur traversant le Canada de long en large. Je n'allais pas jusqu'à remercier Dieu, un concept qui m'est passablement étranger, mais je me sentais en paix avec ma misère. Je n'aurais pas changé cette vie contre rien au monde. Plutôt vivre cette liberté sauvage que de me morfondre dans un état de domesticité confortable.

Tout jeune, je ne savais pas que j'étais pauvre et, comme tous les autres enfants de mon quartier, je ne me souciais pas de la prudence et encore moins du danger. Je pêchais et mangeais du poisson bourré de mercure. Je me baignais dans une rivière polluée par l'industrie papetière environnante. J'allais cueillir des bleuets énormes sous les tours électriques. Et je me sentais un aventurier dans cette atmosphère toxique. J'oubliais les usines et l'eau corrompue. Je trouvais tout naturel que l'on mendie pour du pain passé date. J'étais libre, insouciant et probablement heureux.

Je ne vous raconte pas ça pour amoindrir l'impact de la pollution ou bien de la misère sur la vie des humains. Bien au contraire! Je tiens surtout à démontrer que des rêves de beauté et de liberté existent bel et bien chez ceux que les grands capitalistes traitaient comme du bétail. Chez ceux qui baignaient dans un univers toxique afin que des actionnaires puissent s'offrir des voyages de chasse en Afrique ou bien sur l'île d'Anticosti. 

D'aucuns laissent entendre que les usines de mon quartier étaient les universités des pauvres. Je soupçonne qu'ils réprouvent que les pauvres puissent aller à l'université pour s'intéresser à ce qui ne les regarde pas: l'histoire de l'art, la littérature, le théâtre, l'architecture... Ce sont des chasses-gardées de l'élite. Faire rêver un pauvre est un désastre social aux yeux de certains notables. Comme si l'on savait d'avance que les dés sont pipés, que l'égalité des chances est un leurre, qu'à compétence inégale c'est l'incompétent de bonne naissance qui sera privilégié.

Tchekhov avait compris l'iniquité de sa propre société et l'a combattu corps et âme.

Il n'était pas seulement un grand écrivain. C'était aussi un grand homme.

Au lieu de pérorer dans les salons littéraires, il n'hésitait pas à faire honneur à son serment d'Hippocrate tout en se portant à la défense des réprouvés.

Je vous raconte quelques tranches de vie, comme ça, à brûle-pourpoint, et déjà je les magnifie par la littérature.

Était-ce tant nécessaire de vous jeter du Tchekhov aux yeux?


mardi 10 mai 2016

Le mythe de la société des loisirs

"Le premier âge fut l’âge d’or où, de lui-même, sans lois et sans contrainte, l’homme observait la justice et la vertu. On ne connaissait alors ni les supplices ni la crainte des supplices ; on ne lisait point, gravée sur l’airain, la menace des lois, et la foule suppliante ne tremblait pas devant un juge inutile encore à la sûreté des hommes. On n’avait pas encore vu le pin arraché des montagnes, descendre sur la plaine liquide, pour visiter des climats étrangers ; les peuples ne connaissaient d’autres rivages que ceux de leur patrie, et des fossés profonds n’entouraient point les cités."
Ovide, Les Métamorphoses, Livre 1

***


Il est des préjugés tenaces qui reposent sur le conditionnement auquel nous pouvons être soumis. 

J'ai longtemps cru que les animaux sauvages ne s'amusaient jamais, que c'était à proprement parler un privilège de l'homme domestiqué.

Il ne suffit parfois que d'une petite vidéo circulant sur YouTube pour remettre en question tous ces préjugés. Je m'en doutais un petit peu avant que de la visionner. Mais ce corbeau qui fait de la luge avait de quoi confirmer mes doutes envers le conditionnement intellectuel que j'ai pu subir.

Les animaux s'amusent. Ils ne consacrent pas toutes les heures de leur journée à la quête de nourriture. Il leur arrive, eux aussi, de faire de la luge, de jouer avec une brindille, de pousser un caillou pour rien.

Je me souviens aussi d'avoir lu dans les Relations des Jésuites une anecdote porteuse de sens. Cela se passait au dix-septième siècle, quelque part en Gaspésie. Les Micmacs, paressant sur la rive, regardaient les Français travailler jour et nuit pour remplir leurs navires de morue.

Les Micmacs n'y comprenaient rien, bien entendu.

-Ils disent que leur pays est riche et ils viennent s'épuiser ici jour et nuit pour remplir leurs navires de morue, comme s'il n'y en aurait plus jamais... Ils échangent contre des chaudrons nos peaux de castor qui servent de couches pour nos bébés... Ils s'en font même des bonnets!

Aussi curieux que cela puisse sembler, les Micmacs prenaient en pitié les Français et les tenaient pour les gens les plus misérables du monde. C'est du moins l'impression qui ressortait des propos de ces sages fainéants retransmis par les jésuites.

***

Vous vous souvenez de la "société des loisirs"? Des intellectuels de tous horizons prédisaient dans les années '70 qu'on allait réduire le temps de travail des employés pour leur permettre de s'adonner à des loisirs. Dans les années 2000, nous aurions la semaine de 25 heures à plein salaire et nous passerions notre temps à profiter du soleil. Nous aurions des autos volantes, bien entendu, et la nourriture serait presque gratuite.

Qu'en est-il de ce rêve qui ne s'est jamais produit?

Nous sommes redevenus des gens misérables que l'on fait travailler plus de 40 heures par semaine pour joindre les deux bouts. Les régimes de retraite sont menacés partout. L'âge de la retraite est repoussé. Pas question de faire de la luge comme les corbeaux! Il faudra bûcher nuit et jour pour payer les dettes d'un État soumis aux banques. Il faudra donner son temps aux seigneurs, comme de vulgaires serfs. S'amuser demeurera le privilège de l'élite. Les autres ne seront nécessairement que des profiteurs et des paresseux dignes du bagne.

***

Les surplus alimentaires ont permis de constituer une classe dite intellectuelle. En accumulant des réserves de blé, les Égyptiens ont permis à certains de ne plus travailler. Si l'on distribuait du pain et offrait des jeux aux Romains, c'est parce que ça travaillait dur dans les colonies pour payer l'impôt de César.

Les famines se firent plus rares. Du moins dans les capitales.

Quelques siècles plus tard, on passa à l'ère de la révolution industrielle. Tout le monde put s'offrir des ustensiles, des chaudrons et des vêtements. Jusqu'à ce que le marché s'effondre. Ce qui provoqua des famines artificielles. Le peuple se mit à crever de faim non seulement lorsqu'il y avait de mauvaises récoltes. Mais aussi lorsqu'on avait produit trop d'articles qui ne se vendaient plus. Les compagnies faisaient faillite. Les dépotoirs se remplissaient d'invendus. On baignait dans les surplus mais cela créait paradoxalement un état de pénurie surréaliste, une crise dite économique.

Il n'est pas nécessaire d'avoir lu Le Capital de Karl Marx pour comprendre tout ce qu'il peut y avoir d'illogique dans la surproduction d'une économie de type capitaliste. Par conséquent, il ne faut pas s'étonner que toutes les sociétés modernes aient connu certaines formes de socialisation de leur économie pour pallier à la misère cyclique provoquée par des surplus invendus jetés aux ordures.

***

On passe invariablement pour des rêveurs lorsque l'on remet en question la surproduction, la surconsommation et l'épuisement de nos ressources. Dans le monde idéal des idéologues de la croissance économique, il n'y a pas de place pour les corbeaux qui font de la luge.

On tente de réduire tout un chacun au statut de pion économique, déracinable et déporté au diable vauvert s'il le faut.

La croissance exige que l'on remplisse les navires de morues nuit et jour, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de morues.

À l'instar des Grecs et des Romains, j'ai tendance moi aussi à situer l'Âge d'Or dans le passé.

J'ai l'impression, tout comme eux, que nous vivons à l'Âge de Fer dont parlait Ovide dans les Métamorphoses. Le pire âge de l'humanité. Un âge où Astrée, la déesse de la Justice, ne trouve rien de mieux que de fuir dans le Ciel.

Je songe à ces Micmacs qui regardaient les Français remplir leurs navires de morues et je me sens de tout coeur avec eux.




lundi 9 mai 2016

Projets de peinture en cours

Coucher de soleil, acrylique sur panneau de bois 16 X 48 po., collection personnelle
 J'ai agité mes pinceaux un tant soit peu en fin de semaine. Lorsque cela m'arrive, c'est comme si l'envie me prenait de barbouiller tout ce que je vois: toiles, papier, murs, planchers, objets insolites.. Une fièvre créatrice que je ne m'explique guère s'empare de mon esprit. Pour me délivrer de cette fièvre, je dois reproduire ces images mentales qui m'obsèdent jusque dans mon sommeil.

D'aucuns pourront penser que j'exagère.

-Bon! Il lui faut jouer à l'artiste! Il s'invente des maux et des affections pour se faire prendre en pitié...

Pas du tout! D'abord, je ne fais pas pitié. Et puis je ne me plains pas. Je ne fais que constater.

Pour ceux et celles qui trouvent que je parle trop, je vous offre tout de même ces images...


Photographe au crépuscule, acrylique sur toile 18 X 18 po., collection personnelle


Projet en cours, acrylique sur toile 36 X 48 po.


Projet en cours, acrylique sur toile 18 X 24 po.

samedi 7 mai 2016

Trois petits tableaux

L'art ne vient pas seul. J'ai entendu ça quelque part. Et cela me convient.

J'ai parfois besoin de décanter pour revenir à mes projets en cours. Surtout pour la peinture.

Pour me reposer d'un tableau où je sollicite ma compréhension des vagues, des plages et des falaises, je me suis exercé sur quelques thèmes qu'on pourrait considérer comme mineurs.

Les voici. Ces tableaux se passent fort heureusement d'explications.




vendredi 6 mai 2016

Simon le nazi

Simon était blanc comme une pinte de lait. Il n'allait jamais au soleil. Il vivait dans un modeste demi-sous-sol aux murs suintant d'humidité et de moisissures.

Il ne travaillait pas ou si peu que cela ne vaut pas la peine de l'écrire. Personne ne voulait l'engager parce qu'il était blanc comme une pinte de lait. De plus, il avait les mains aussi moites que molles. Ses poignées de main avaient toujours quelque chose de désagréable. Il arborait aussi une croix gammée sur son vieux tee-shirt. Bref, Simon n'était pas dans le coup. C'était un enculé de nazi.

Simon passait le plus clair de son temps à se gaver de lectures dans lesquelles il trouvait une consolation pour sa vie somme toute pitoyable. Il connaissait de fond en comble l'histoire du national-socialisme. Et il ne s'enflammait que pour ça sur les médias sociaux qui lui conféraient un peu d'existence en cette triste vallée de larmes.

Il se portait souvent à la défense de Hitler, du nazisme, du fascisme et autres concepts haineux.

-On n'a pas compris Hitler! C'était un patriote! Il se battait pour son pays! Il a relevé les Allemands que le Traité de Versailles souhaitait mettre à genoux! Et les Juifs... Les Juifs contrôlent encore tout! Ils ont menti sur les camps de concentration! L'holocauste n'a jamais eu lieu! Les nazis n'étaient même pas racistes... Il y avait des Noirs chez les SS! J'ai visionné des tas de documentaires sur YouTube qui le prouvent hors de tout doute! Ce sont les Américains et les Soviétiques, contrôlés par la juiverie internationale, qui a imposé cette version mensongère de l'Histoire!

Dans sa chambre moisie, on pouvait voir un drapeau nazi, des vieux mouchoirs et des boîtes de thon vides.

Quelques livres jonchaient le sol ça et là. Cependant, Mein Kampf trônait sur une sorte de colonnade de plâtre peinturée en or.

Simon était seul, célibataire et masturbateur plus souvent qu'au tour des autres.

Il se masturbait essentiellement sur de vieilles photos de Eva Braun en costume de bain. Plusieurs fois par jour. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une vapeur chaude jaillissant de son urètre.

Il se voyait souvent devenir le chef du Parti National-Socialiste du Québec. Du Québec puisque Simon ne parlait pas un traître mot d'anglais. Remarquez qu'il y a autant de bozos qui se verraient chef du National-Socialist Party of Canada. La bêtise, ça ne connaît pas de frontières.

Simon était un raté dans tous les sens du terme.

Il n'était ni beau, ni talentueux, ni aimé par qui que ce soit.

Il était seulement un paumé.

Et il souhaitait avoir sa revanche sur tous ceux qui réussissaient, s'aimaient ou jouaient de la guitare devant des filles en extase.

-Ils mangeront tous dans ma main un jour! Grr! Ils verront qui c'est qui est l'boss! Sieg heil! Heil Hitler! Ein reich, ein volk, ein führer! Grrr!!!

Pour l'heure, Simon n'était rien.

Et les murs de son appartement étaient toujours plus moisis.

Et le pain qu'il mangeait toujours plus rassis.

Il n'était que mépris envers ceux qui lui faisaient la charité. C'était le plus ingrat des mendiants.

-Ils me donnent pour se donner de l'importance! Si jamais je prends le pouvoir, je les ferai tous fusiller! Takatakatak!!! À la mitraillette!!! Merci bonsoir!!!

Bref, Simon n'avait pas d'amis.

Une chance qu'il avait Facebook et la toile pour se défouler.

Ça lui conférait une raison de vivre.

Il était ce chevalier teutonique au coeur pur que le monde attendait...




jeudi 5 mai 2016

La P'tite Pologne

La paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses est un quartier pauvre de Trois-Rivières où j'ai eu l'insigne honneur de naître. Cette paroisse jouxte d'autres paroisses toutes aussi pauvres: Sainte-Cécile, Saint-Sacrement et Saint-François-d'Assise affectueusement surnommée La P'tite Pologne.

Je n'ai jamais su pourquoi cette paroisse était désignée sous cette expression. Y'aurait-il eu des Polonais dans le quartier? Y était-on aussi pauvres que les Polonais? S'y sentait-on envahi par Hitler ou bien prisonnier du Pacte de Varsovie? Franchement, je n'en sais rien. Mais l'expression dure encore de nos jours et tout Trifluvien de longue date connaît La P'tite Pologne.

Je ne suis pas né dans La P'tite Pologne. Par contre, ma mère y est née. Cela fait de moi un Trifluvien d'ascendance polonaise.

Dans ma jeunesse, j'ai fréquenté les écoles primaires Saint-Jean-Bosco et Saint-François-d'Assise lesquelles étaient situées dans La P'tite Pologne. Je ne vous ferai pas l'hagiographie exhaustive de ces deux saints, mais disons pour résumer qu'ils s'occupaient surtout des pauvres.

Cela en dit long sur mes origines dont je suis particulièrement fier. Naître parmi les pauvres est une grâce inouïe. Il est plus facile pour un pauvre d'entrer au Paradis que pour un chamelier riche aux as d'entrer par le chas d'une aiguille. La pauvreté, loin d'être un vice, est une vertu qui nettoie toutes les vilenies que vous pourriez commettre au cours de votre existence. Je n'ai qu'à dire que je suis né pauvre et comprenne qui pourra. Qui donne aux pauvres prête à Dieu. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas ce proverbe? Dans La P'tite Pologne, tout le monde se le répète...

À vrai dire, je n'ai jamais réalisé que j'étais pauvre lorsque j'étais jeune. Tout le monde était pauvre. Et parmi tous ces pauvres, nous avions la chance d'être bien nourris, bien vêtus et bien aimés par nos parents. Ce qui fait que je ne me rendais compte de rien. Pour moi, le monde se limitait à la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice), au fleuve Magotogoek (anciennement Saint-Laurent), aux boisés et quartiers environnants. Bref, j'eus une enfance relativement heureuse.

Puis vint l'adolescence, le travail, l'amour et les pressions sociales. Il faudrait trouver du fric pour les études, le sexe et tout le tralala. C'est là que je ressentis pleinement l'effet de La P'tite Pologne.

C'était dans les années '80. Toutes les usines fermaient les unes après les autres. Des pères, des mères et des enfants se suicidaient, faute d'argent, faute de perspective. On en retrouvait accrochés dans les hangars des logements plus ou moins salubres. Les conservateurs nous rappelaient que nous n'étions rien et que nous ne méritions pas d'exister. Du jour au lendemain, nous étions tous devenus paresseux, chômeurs et assistés sociaux. Nous étions tous coupables d'être ce que nous étions.

Tout devint plus laid, jour après jour. Les logements eurent l'air de plus en plus décrépits. Les nids de poules se multiplièrent dans les rues. Les commerces fermèrent leurs portes les uns après les autres. C'était comme si une bombe atomique était tombée sur le secteur de mon enfance. Nous n'étions plus dans La P'tite Pologne, mais dans un bidonville d'Amérique du Nord.

Aujourd'hui encore, je ne me promène jamais dans La P'tite Pologne sans un pincement au coeur.

Oui, je suis de ce coin pauvre de Trois-Rivières. Mais je ne m'attendais pas à ce que ça devienne aussi misérable.

Il reste des brocantes, un ou deux dépanneurs, et de vieux chars rouillés.

Les rideaux sont rares. Bon nombre de résidents mettent des draps ou des drapeaux dans les fenêtres. Quand ce ne sont pas des panneaux de bois contreplaqué qui remplacent les vitres...

Ça sent toujours les oignons et le baloney frit dans le poêlon, comme lorsque j'étais jeune, mais ce n'est plus aussi jovial si je puis dire. Tout le monde semble se dévisager comme si l'on s'attendait à se faire voler par tout un chacun. C'est d'une tristesse absolue. C'est encore plus désespérant que ce ne l'était dans les années '80.

Pendant ce temps, des promoteurs et des politiciens véreux font la fête. Pas de pain mais des jeux. Pas de job, mais Néron qui gratte sa lyre devant la ville en flammes. Des escaliers monumentaux, des arches de triomphe, du béton et des enveloppes brunes.

Les joueurs de Monopoly créent de l'économie avec les maigres économies des gens sans vraiment créer d'emplois. Ils jouent aux arrogants avec moins de 30% du vote des électeurs inscrits. C'est ce que l'on appelle sans rire la démocratie, le pouvoir du peuple...

Les assistés sociaux quittent les statistiques officielles pour maquiller le taux de chômage réel qui doit osciller autour de 25%.

On mange du pain passé date.

On travaille au noir pour des riches qui se dispensent de payer de l'impôt et des avantages sociaux.

On ramasse des bouts de fer. Du fil de cuivre. Des vieux radios. De vieux téléviseurs.

On se faufile la nuit pour aller cueillir le chou gras jeté dans les conteneurs des supermarchés et des restaurants.

On appelle la police pour mettre un terme à une dispute conjugale, un party qui ne finit jamais, un vol, des voies de faits.

Bref, c'est l'image mentale que je me fais de La P'tite Pologne et des quartiers environnants.

C'est ce qui me permet d'affirmer que les pauvres vont directement au Paradis pour une raison qui m'échappe.

Peut-être parce qu'on ne peut pas vivre toute l'Éternité en Enfer.

Peut-être parce que les pauvres ont besoin d'une mince consolation.

Peut-être parce que je me sens solidaire des miens.

Peut-être parce que je parle au nom de tous les miens...

mercredi 4 mai 2016

Philosophie obligatoire

La philosophie, pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'étymologie, est l'amour de la sagesse. Presque tout le monde doit le savoir. Enfin, pas tant que ça puisque l'amour et la sagesse se font si rares...

Pour plusieurs, la philosophie est d'abord et avant tout un cours obligatoire au niveau collégial prodigué par des pelleteurs de nuages qui se perdent en ratiocinations sur l'être, le non-être et "la chaise en soi".

Il est vrai que les facultés de philosophie ont produit un nombre hallucinant de sophistes. Trop de professeurs de philosophie ont perdu de vue l'amour et la sagesse à force de s'inventer des réponses subtiles à des questions inutiles. L'étudiant en philosophie se voit souvent confronté à des théoriciens de la théorie qui ne savent qu'émettre des syllogismes. Tout cela pour se dispenser de réfléchir de la lumière...

J'ai moi-même étudié en philosophie à l'université. Je souhaitais profiter de temps afin de poursuivre mes études parallèles. Il n'existait pas de cours ou de faculté de bibliophilie. J'ai cru, naïvement, que la philosophie me permettrait de lire tout ce qui me tombait sous la main en plus d'ouvrir mon intelligence. C'était mon sauf-conduit pour vivre à la bibliothèque sans me faire déranger dans mes lectures.

S'il n'eût été de quelques érudits croisés sur ma route, j'aurais été amèrement déçu par mes études en philosophie.

Je me souviens, entre autres, d'un cours donné par un soi-disant spécialiste de la philosophie dite analytique. En entrant dans la salle de classe, on le sentait nerveux comme s'il portait un bonnet carré sur la tête. Il prit une craie entre ses doigts et traça deux fois le mot philosophie au tableau noir.

Philosophie = mode de vie
Philosophie = système de pensée

Il fit une croix sur mode de vie.

-La philosophie est l'étude des systèmes de pensée. Point à la ligne!

C'était clair et net. Tout le contraire de ce que nous enseignait Alexis Klimov, un érudit pour qui la philosophie avait autant à voir avec Dostoïevski qu'avec Bouddha. On lui faisait des standing ovations à la fin de ses cours pour avoir refusé de nous ennuyer avec des sottises.

Malheureusement pour nous, son collègue tenait à ce que nous comprenions bien que la philosophie n'est pas un mode de vie. Il profitait des pauses pour aller priser de la cocaïne aux toilettes. Il revenait en classe le nez poudré, les yeux hallucinés, sûr que P implique Q et que la chaise en soi n'est pas la chaise que l'on voit. J'en profitai donc pour lire des romans en classe. Plutôt lire Hermann Hesse que de subir les sornettes d'un docte ignorant.

Je fis la déduction que la philosophie devait nécessairement se rattacher à un mode de vie.

Je n'allais certainement pas faire une indigestion de Saint-Thomas-d'Aquin et Wittgenstein. J'ai plongé dans Lao Tseu, Diogène de Sinope, Épictète et autres sages amérindiens.

Je me suis écarté de ceux que René Daumal appelait à juste titre les "fabricateurs de discours inutiles". J'ai continué de savourer la sagesse avec amour et l'amour avec sagesse.

Il me semble que la philosophie est contaminée par ceux qui tiennent fermement à ce qu'elle soit perçue comme une science fondée sur des règles empiriques. Ce qu'elle n'est pas intrinsèquement. Réduire la philosophie à des formules mathématiques est un gâchis intellectuel.

La philosophie n'est ni une science, ni un métalangage.

Elle est l'expression légitime d'une quête de sens dans un monde qui en semble notablement dépourvu.

Elle est un mode de vie, comme la musique et la poésie.

En ce sens, il manque sans doute d'authentiques pelleteurs de nuages pour enseigner la philosophie tant au niveau collégial qu'à l'université.

Tout le monde comprend la musique et la poésie.

Personne, fort heureusement, ne s'intéresse à l'enculage de mouches.

mardi 3 mai 2016

Nouvelle publication dans le Hufftington Post

Ma nouvelle publication dans le Hufftington Post.

Votez Non avec Manon Grenon !

Manon Grenon est franchement laide pour ceux qui ne la connaissent pas. Et même ceux qui la connaissent ne seraient pas du genre à dire qu'elle est jolie. C'est pourtant une femme déterminée, même si son apparence ne se fait pas naturellement désirée.

Physiquement, elle a l'air de rien. Un air que l'on retrouve un peu partout dans les rues des quartiers populaires. Un air aux relents de tabac, de misère et d'exclusion sociale.

Elle louche. Strabisme divergeant selon son opticien. Elle a la peau grasse et le cheveu rare.

Bref, elle a l'air de rien.

Pourtant, c'est dans cet air de rien que s'est reconnu tout un peuple, aussi détonnant que cela puisse paraître.

Tout a commencé l'an dernier.

Manon Grenon, concierge de profession, en avait plein de cul de voir son pays se faire voler par des banquiers, des médecins, des avocats et autres politiciens de métier. Elle a fini par se dire en son for intérieur, fort naïvement, qu'il fallait faire quelque chose contre les crapules au pouvoir.

Elle a donc organisé une manifestation en créant une page Facebook qui disait, grosso modo, qu'il fallait devenir maîtres chez-nous en se débarrassant de tous ceux qui nous volent au parlement.

Elle s'était prise en portrait, debout, en brandissant un balai. Puis elle avait rédigé une légende qui en disait long sous cette photo: "On va faire le ménage gang de crosseurs!"

Ce programme d'une extrême naïveté attira des milliers de personnes pour une raison qui échappa à tous, dont aux commentateurs des médias dits traditionnels.

Sa manifestation devint l'une des plus grosses manifestations de la province sans que l'on ne sache vraiment pourquoi.

Les médias sociaux s'enflammèrent pour Manon Grenon, cette torcheuse pas embarrassée du tout par la langue de bois.

Elle parlait crûment, sans flaflas, sans explications superflues. C'est comme si tout le monde la comprenait. Comme si tout le monde se reconnaissait en cette laideronne mal dégrossie puisque tout le monde était devenu laid à force d'austérité, de chômage et de désespoir.

Manon Grenon fût donc propulsée sous les feux de la rampe. Ce qui ne semblait qu'une farce au début devint parfaitement sérieux. Manon Grenon faisait la manchette et nourrissait la controverse en sacrant comme une pauvresse des bas-fonds de la société.

-On va t'les crisser dehors toutte la gang sacrament! Gang d'hosties d'pourris sales! Gang de licheux d'culs de banquiers pleins d'marde qui s'crissent du monde! On va l'avouère notre tabarnak de pays pis c'est l'peuple qui va décider ciboire!!!

On l'acclamait partout.

Les notables tentèrent bien de s'en moquer. Mais plus on riait de Manon Grenon, plus le peuple se ralliait à sa cause. Tant et si bien qu'elle forma un parti, Dehors les pourris!, dont le programme se résumait à quelques points: l'indépendance, l'éducation gratuite du primaire à l'université, le revenu minimum garanti, le plafonnement des gros salaires, la nationalisation des banques et des ressources naturelles, la saisie des actifs de ceux qui ont recours aux paradis fiscaux, etc.

Elle surprit non seulement les citoyens de sa province, mais aussi le monde entier lorsque l'on fit l'annonce officielle qu'elle devenait Première Ministre d'un gouvernement largement majoritaire.

-J'vous l'avais dit qu'on gagnerait tabarnak! C'est fini l'temps de s'faire gouverner par des hosties d'pourris! déclara-t-elle en conférence de presse, suscitant tout un émoi parmi les notables.

Elle tint promesse d'organiser un référendum en moins de six moins après son élection.

Un référendum avec une question claire: "Souhaitez-vous que la province demeure une province?"

Manon Grenon dirigea évidemment le clan du Non.

Le slogan du clan du Non était fort simple: Votez Non avec Manon Grenon!

Et c'est ainsi que le Québec est depuis un pays indépendant.

Un pays comme l'Islande ou la Norvège.

Un pays qui peut voter des lois contre les banquiers et autres chiens sales.

Un pays où l'éducation est gratuite du primaire à l'université.

Le plus surprenant, c'est que Manon Grenon démissionna un mois après le référendum victorieux pour redevenir simple concierge.

Elle avait le pouvoir.

Elle avait l'attention de tout un chacun.

Elle était devenue présidente de la jeune république.

Mais comme Manon Grenon l'a dit, la politique ce n'est pas un métier.

-J'suis concierge calice! J'ai faitte c'que j'avais à faire... À c't'heure, je r'tourne à ma moppe pis à mes torchons. On a une constitution qui a d'l'allure... On a la démocratie directe, le vote proportionnel pis la nationalisation des banques pis des ressources naturelles...  On peut destituer n'importe quel député pourri n'importe quand. J'pense que l'pays va faire un boutte de chemin que j'sois là ou pas là. Moé là, j'suis pas venue en politique pour jouer au messie! Sauvez-vous vous-même tabarnak! Pis occupez-vous d'vos affaires si vous voulez pas qu'les autres s'en occupent à votre place saint-chrême de saint-ciboire de pompier sale!