Le règne animal ne nous donne pas toutes les réponses. Néanmoins nous pouvons constater que le type nerveux est le propre des proies. Les écureuils sont extrêmement nerveux. Ils regardent de tous côtés et grimpent dans un arbre au moindre signe de confrontation avec une autre espèce. Idem pour les chevreuils, les souris et les oiseaux-mouches.
Par contre, les félins sont calmes. Et ce sont de farouches prédateurs. Ils ne s'en font pas avec la vie parce que la vie leur en donne plus qu'ils n'en ont besoin. Ils prennent même du temps pour s'amuser. Regardez les chats comme ils sont enjoués et calmes, la bouche toujours pleine d'oiseaux ou de souris.
Yolande Bournival était du type souris. Un rien la faisait sursauter. Elle avait peur du matin au soir, et même la nuit. Ce qui fait qu'elle s'était trouvé un matou, Ralph Bukarski, un Mexicain d'origine soviétique dont le grand-père avait été garde du corps de Léon Trotski en 1942, l'année même où il s'était fait enfoncer un piolet dans le front par un agent de Staline.
Bukarski se foutait pas mal de la politique, cela dit. Il était éboueur pour la compagnie Waste Moving. Et comme il travaillait de nuit, Yolande avait encore plus peur la nuit puisque Ralph n'était pas là pour la défendre. Pourtant, on sait tous que la nuit tous les chats sont gris. Et d'autant plus grisés s'ils sortent des bars, à trois heures du matin.
Yolande ne dormait jamais la nuit parce qu'elle avait peur. Elle demeurait juste en face d'un bar renommé pour ses meurtres à la mitrailleuse. Trois en dix ans. Le bar Bar était un bar barbare où les barbares se réunissaient pour se partager entre eux la paie du crime. Et de temps à autres, takatakatak, quelques-uns se faisaient trouer et vider de tout leur sang.
Ce qui fait que Yolande avait toujours un bâton de baseball et un couteau de boucherie sous son lit. S'il advenait qu'un gus vienne pour la voler ou la violer, eh bien elle le réduirait en charpies, même si c'était une petite femme nerveuse, maigre comme une échalote, qui fumait trois paquets par jour pour se calmer un peu et prenait des tas de petites pilules pour l'insomnie qui ne fonctionnaient pas.
Son gros Ralph était loin, la nuit, se promenant d'un bout à l'autre de la ville pour ramasser les ordures. Quand il ne faisait pas face à des tas de rats, Ralph devait combattre les ours noirs au dépotoir. Il fumait comme un crématorium lui aussi. Ralph s'allumait toujours une nouvelle cigarette avec son botche. Il fumait huit paquets par jour. Huit paquets, sérieusement. Il devait lui rester trois semaines à vivre. On se disait ça entre camarades de travail. Mais non. Ralph toffait la run. Il fumait ses huit paquets tout en faisant une job physique comme le Yab.
Une nuit d'Halloween où tout le monde s'était déguisé au bar Bar, Yolande reçut la visite d'un gars déguisé en serpent à sonnettes qui s'introduisit par l'une des fenêtres du sous-sol. Alertée par le bruit, elle surprit le type en train de vomir dans ses toilettes.
Yolande, nerveuse comme une portée de souris, s'empara du bâton de baseball et le frappa plusieurs centaines de fois en criant sur une même note inaudible.
Le sang revola sur tous les murs. Les os du crâne fendirent. Le cerveau se transforma en gibelote. Les yeux quittèrent leurs orbites. Puis la vie s'en alla, dans un dernier rêve éthylique.
Yolande cessa de frapper au bout d'une heure vingt-deux minutes. Elle était transie par l'adrénaline.
-Qu'est-ce que j'ai fait mon Dieu! Qu'est-cé qu'j'ai faitte my God! Ah non! hurla-t-elle faiblement.
Elle sortit son galon d'eau de javel et son nettoyant tout usage préféré. Elle reviendrait laver plus tard les déjections qui maculaient la salle de bain.
Elle fit glisser le cadavre sur un vieux drap puis traîna péniblement le corps jusqu'au sous-sol où elle fit boucherie pour faire disparaître les traces de l'assassinat. Elle se mit une valse de Strauss, Le Danube bleu, pour se calmer un peu tandis qu'elle découpait en tranches le serpent à sonnettes.
-Les réponses aux grandes questions métaphysiques se trouvent toujours au hasard. Que l'on s'agenouille ou bien que l'on se fende le cul en quatre, rien ne viendra si l'on ne laisse pas le hasard entrer dans nos vies.
C'est ce que se disait Yolande en son for intérieur tandis qu'elle affûtait sa hache.
samedi 30 octobre 2010
vendredi 29 octobre 2010
Il savait faire la vague comme pas un
Jérôme Langevin savait faire la vague comme pas un. Il ne savait rien d’autre. L’école, le travail, le bénévolat? Tout cela ne représentait aucun intérêt pour lui. Langevin savait faire la vague comme pas un et cela lui suffisait pour trouver en ce monde ne serait-ce qu’une infime poussière d’immortalité. Ce qui faisait qu’il ne faisait rien d’autre que faire la vague et remplir ses formulaires pour recevoir des subsides de l’État.
Il était petit et souple comme un chat, le gros Langevin. Car il était gros. Comme quoi l’on peut faire la vague comme pas un et avoir la taille d’un tonneau.
J’ai écrit que Langevin n’avait aucun intérêt pour le bénévolat. Pourtant, il consacrait son art de faire la vague à des œuvres communautaires, comme la Fête de quartier ou bien le festival hiphop de tel ou tel petit bar de yos. La musique yo convenait parfaitement à ses vagues et, se sachant dans le coup, il portait toujours son pantalon sous son ventre, avec le fond de culotte qui lui pendait entre les genoux. Même qu’il se laissait surnommer Dji Daddy Cool par ceux qui riaient de lui quand il faisait la vague.
Au fil des années, on ne peut pas dire que Langevin soit devenu une légende. Même que les yos se crissaient pas mal de lui. Ce qui fait qu’il a abandonné le bandana, la casquette et le fond de culotte qui pend aux genoux. Il a troqué ça contre un pantalon de travail Big Bill, mieux ajusté à son ventre. Et il porte maintenant un tee-shirt jaune fluo tout à fait affreux avec toutes sortes de petits brillants qui vous agacent les yeux.
Bien sûr, Langevin fait encore la vague. Il est dans sa mi-trentaine et sent que son talent n’a plus toute la force de ses vingt ans.
Souvent le gros Langevin perd pied et revole dans le décor. Son sens de l’équilibre est devenu à peu près nul. Pas parce qu’il boit. Juste parce qu’il vieillit un peu trop vite entre les deux oreilles.
On pourrait croire qu’il serait porté à boire, lui qui faisait la vague comme pas un. Mais pas du tout. Il ne boit que de l’eau.
-Parce que l’eau, c’est la vie, qu’il dit, le gros Langevin.
Évidemment, on ne nourrit pas un cochon à l’eau claire.
Et le gros Langevin mange beaucoup trop de charcuteries et de patates frites.
S’il en mangeait moins, peut-être réussirait-il à retrouver la vague de jadis.
Une vague toute en souplesse, avec des mouvements de doigts et des roulements d’épaules à la hauteur de ce qui se faisait mieux dans tout ghetto qui se respecte.
Quel gâchis! La vie est vraiment dégueulasse pour de purs talents comme celui du gros Langevin, ce gus qui savait faire la vague comme pas un.
Il était petit et souple comme un chat, le gros Langevin. Car il était gros. Comme quoi l’on peut faire la vague comme pas un et avoir la taille d’un tonneau.
J’ai écrit que Langevin n’avait aucun intérêt pour le bénévolat. Pourtant, il consacrait son art de faire la vague à des œuvres communautaires, comme la Fête de quartier ou bien le festival hiphop de tel ou tel petit bar de yos. La musique yo convenait parfaitement à ses vagues et, se sachant dans le coup, il portait toujours son pantalon sous son ventre, avec le fond de culotte qui lui pendait entre les genoux. Même qu’il se laissait surnommer Dji Daddy Cool par ceux qui riaient de lui quand il faisait la vague.
Au fil des années, on ne peut pas dire que Langevin soit devenu une légende. Même que les yos se crissaient pas mal de lui. Ce qui fait qu’il a abandonné le bandana, la casquette et le fond de culotte qui pend aux genoux. Il a troqué ça contre un pantalon de travail Big Bill, mieux ajusté à son ventre. Et il porte maintenant un tee-shirt jaune fluo tout à fait affreux avec toutes sortes de petits brillants qui vous agacent les yeux.
Bien sûr, Langevin fait encore la vague. Il est dans sa mi-trentaine et sent que son talent n’a plus toute la force de ses vingt ans.
Souvent le gros Langevin perd pied et revole dans le décor. Son sens de l’équilibre est devenu à peu près nul. Pas parce qu’il boit. Juste parce qu’il vieillit un peu trop vite entre les deux oreilles.
On pourrait croire qu’il serait porté à boire, lui qui faisait la vague comme pas un. Mais pas du tout. Il ne boit que de l’eau.
-Parce que l’eau, c’est la vie, qu’il dit, le gros Langevin.
Évidemment, on ne nourrit pas un cochon à l’eau claire.
Et le gros Langevin mange beaucoup trop de charcuteries et de patates frites.
S’il en mangeait moins, peut-être réussirait-il à retrouver la vague de jadis.
Une vague toute en souplesse, avec des mouvements de doigts et des roulements d’épaules à la hauteur de ce qui se faisait mieux dans tout ghetto qui se respecte.
Quel gâchis! La vie est vraiment dégueulasse pour de purs talents comme celui du gros Langevin, ce gus qui savait faire la vague comme pas un.
jeudi 28 octobre 2010
La véridique histoire du maire Jocelyn Flagorneur: un autre gros hostie d'cave
Jocelyn Flagorneur était un gros hostie d'cave.
-Moé, j'hayis ça lire des livres pis les zintellectuels c'est yien qu'des mongols!
Cela ne faisait pas nécessairement partie de son programme politique. Un programme de droite, pas nécessairement étoffé, qui avait au moins l'heur d'être on ne peut plus précis.
-Si e'j'su's élu maire d'la ville, m'en va's crisser dehors les Taboules pis ceusses qui portent des nappes su' 'a tête! Les cyclistes? M'en va's agrandir les routes pou' les zautos sacrament! Pis fuck les cyclistes, les zintellectuels pis les mongols! Moé j'veux une ville propre calice!
Ça, c'était son programme politique...
-J'aime les idées du maire Ford, moé, pis e'j'veux faire comme à Toronto calvaire! M'en va's toutte les faire marcher au pas saint-chrême d'hostie! qu'il hurlait devant les médias en brandissant une moppe.
Cette ordure d'extrême-droite, rougeaud, blondinet et gros comme son idole de Toronto, se fit facilement élire par une majorité simple de 79%. Seulement 12,6% des personnes en âge de voter s'étaient déplacées le jour du scrutin. Les autres étaient restés chez-eux à se décrotter le nez.
Le gros Flagorneur charcuta dans la fonction publique, vendit l'eau potable de la ville pour 1$ à une compagnie d'eau embouteillée, puis se mit à dépenser pour des projets loufoques tout en disant fuck à tout ce qui avait l'air trop à gauche ou trop bronzé.
Comme il connaissait bien le gypse et le stucco, le gros Flagorneur fit élever des tas d'arcs de triomphe et de pyramides en gypse et en stucco. Il donna à tous ses bâtiments des noms d'explorateurs et conquistadores français. Ce n'est pas qu'il raffolait de l'histoire. Mais fallait bien qu'il leur montre qu'on en connaît un peu même si on ne retient pas les dates ni les événements.
Des organisations internationales dénonçaient la situation des droits de la personne dans sa ville. Flagorneur s'en calissait d'autant plus qu'il ne lisait pas les journaux ni les livres, comme à peu près tout le monde dans sa ville qui s'était vidée de tous ses cerveaux. Il n'était resté que trois ou quatres zintellectuels, pauvres comme Job et qui travaillaient dans les bas-fonds du marché du travail. Tous les autres se décrottaient le nez en se plaignant à peine. Comme si c'était normal d'être représenté par un gros hostie d'cave raciste et onaniste qui parlait de lui à la troisième personne du singulier.
-Flagorneur est un gars d'convictions... I' faut faire des bidous. Pis c'est toutte... Les chiâleux, moé, j'hayis ça!
C'était sa rengaine. Les journalistes la connaissaient par coeur. Et ils étaient mieux de filer droit s'ils voulaient garder leur job dans le torchon local qui publiait toutes sortes d'articles gluants sur le nouveau maire de la ville.
-Moé, j'hayis ça lire des livres pis les zintellectuels c'est yien qu'des mongols!
Cela ne faisait pas nécessairement partie de son programme politique. Un programme de droite, pas nécessairement étoffé, qui avait au moins l'heur d'être on ne peut plus précis.
-Si e'j'su's élu maire d'la ville, m'en va's crisser dehors les Taboules pis ceusses qui portent des nappes su' 'a tête! Les cyclistes? M'en va's agrandir les routes pou' les zautos sacrament! Pis fuck les cyclistes, les zintellectuels pis les mongols! Moé j'veux une ville propre calice!
Ça, c'était son programme politique...
-J'aime les idées du maire Ford, moé, pis e'j'veux faire comme à Toronto calvaire! M'en va's toutte les faire marcher au pas saint-chrême d'hostie! qu'il hurlait devant les médias en brandissant une moppe.
Cette ordure d'extrême-droite, rougeaud, blondinet et gros comme son idole de Toronto, se fit facilement élire par une majorité simple de 79%. Seulement 12,6% des personnes en âge de voter s'étaient déplacées le jour du scrutin. Les autres étaient restés chez-eux à se décrotter le nez.
Le gros Flagorneur charcuta dans la fonction publique, vendit l'eau potable de la ville pour 1$ à une compagnie d'eau embouteillée, puis se mit à dépenser pour des projets loufoques tout en disant fuck à tout ce qui avait l'air trop à gauche ou trop bronzé.
Comme il connaissait bien le gypse et le stucco, le gros Flagorneur fit élever des tas d'arcs de triomphe et de pyramides en gypse et en stucco. Il donna à tous ses bâtiments des noms d'explorateurs et conquistadores français. Ce n'est pas qu'il raffolait de l'histoire. Mais fallait bien qu'il leur montre qu'on en connaît un peu même si on ne retient pas les dates ni les événements.
Des organisations internationales dénonçaient la situation des droits de la personne dans sa ville. Flagorneur s'en calissait d'autant plus qu'il ne lisait pas les journaux ni les livres, comme à peu près tout le monde dans sa ville qui s'était vidée de tous ses cerveaux. Il n'était resté que trois ou quatres zintellectuels, pauvres comme Job et qui travaillaient dans les bas-fonds du marché du travail. Tous les autres se décrottaient le nez en se plaignant à peine. Comme si c'était normal d'être représenté par un gros hostie d'cave raciste et onaniste qui parlait de lui à la troisième personne du singulier.
-Flagorneur est un gars d'convictions... I' faut faire des bidous. Pis c'est toutte... Les chiâleux, moé, j'hayis ça!
C'était sa rengaine. Les journalistes la connaissaient par coeur. Et ils étaient mieux de filer droit s'ils voulaient garder leur job dans le torchon local qui publiait toutes sortes d'articles gluants sur le nouveau maire de la ville.
mercredi 27 octobre 2010
Mademoiselle Poitrasse et son chapelet
Dans sa chambre du Foyer Charbonneau, qu’elle occupait depuis quinze ans, elle exigeait que les stores soient toujours baissés. Elle vivait dans le noir.
Elle égrenait son chapelet tous les jours et comme elle faisait de l’insomnie elle l’égrenait aussi toutes les nuits. Elle égrenait son chapelet, seule dans sa chambre, avec ses ténèbres chéries
Elle ne descendait jamais dans la salle à manger. Elle se faisait monter un cabaret dans sa chambre. Elle mangeait comme un oiseau. C’est à peine si elle picorait son grilled-cheese quotidien et sa tranche de tomate.
-Mais venez don’ à la salle à manger! Ça va vous faire du bien! que lui disaient les membres du staff.
-Y’a rien qu’des vieilles folles pis des vieux pas propres qui crachent pis pissent partout! qu’elle répondait avec aplomb.
Elle s’appelait Mademoiselle Poitrasse. Elle était montée sur un frame de chat. Une vieille fille de cinq pieds, soixante-trois livres. Qui ne mangeait que du gruau. Et parfois des craquelins au Paris Potée.
Son visage était ratatiné. Et tout son corps aussi. Elle avait quatre-vingt-seize ans bien sonnés.
Il paraît qu’elle vivait dans cet état de prostration depuis 1947. Elle avait trente-trois ans quand elle perdit son papa et sa maman, puis ses frères, ses sœurs et tous les membres de sa famille. Ce n’était pas dans un incendie ni dans le cadre d’un accident d’auto. C’était arrivé comme ça. Le cœur, le cancer, la whatever et tout le monde était mort autour d’elle. En 1947. Il ne lui resta que quelques photographies et un chapelet.
Elle n’écoutait ni la télé ni la radio. Elle ne lisait pas de livres. Elle ne parlait à personne.
Mademoiselle Poitrasse se lavait elle-même et envoyait toujours son linge chez un blanchisseur privé.
Elle égrenait son chapelet tous les jours et comme elle faisait de l’insomnie elle l’égrenait aussi toutes les nuits. Elle égrenait son chapelet, seule dans sa chambre, avec ses ténèbres chéries
Elle ne descendait jamais dans la salle à manger. Elle se faisait monter un cabaret dans sa chambre. Elle mangeait comme un oiseau. C’est à peine si elle picorait son grilled-cheese quotidien et sa tranche de tomate.
-Mais venez don’ à la salle à manger! Ça va vous faire du bien! que lui disaient les membres du staff.
-Y’a rien qu’des vieilles folles pis des vieux pas propres qui crachent pis pissent partout! qu’elle répondait avec aplomb.
Elle s’appelait Mademoiselle Poitrasse. Elle était montée sur un frame de chat. Une vieille fille de cinq pieds, soixante-trois livres. Qui ne mangeait que du gruau. Et parfois des craquelins au Paris Potée.
Son visage était ratatiné. Et tout son corps aussi. Elle avait quatre-vingt-seize ans bien sonnés.
Il paraît qu’elle vivait dans cet état de prostration depuis 1947. Elle avait trente-trois ans quand elle perdit son papa et sa maman, puis ses frères, ses sœurs et tous les membres de sa famille. Ce n’était pas dans un incendie ni dans le cadre d’un accident d’auto. C’était arrivé comme ça. Le cœur, le cancer, la whatever et tout le monde était mort autour d’elle. En 1947. Il ne lui resta que quelques photographies et un chapelet.
Elle n’écoutait ni la télé ni la radio. Elle ne lisait pas de livres. Elle ne parlait à personne.
Mademoiselle Poitrasse se lavait elle-même et envoyait toujours son linge chez un blanchisseur privé.
mardi 26 octobre 2010
Les corpuscules de Krause
« Pour certains, il existe un moment imprécis, un instant de grâce indescriptible situé quelque part entre trois et quatre heures, qui sépare les ténèbres du café et du jus d’orange. Un instant tout-puissant où l’esprit est clair et à l’affût, dispos et inébranlable. Les peurs se dissipent, le corps se métamorphose et tout devient possible. La puissance du petit matin. Lucie faisait partie de ceux-là. »
Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, p. 204
Son éditeur veut nous faire accroire n’importe quoi : « Les corpuscules de Krause est l’enfant naturel qui serait né des semences de Réjean Ducharme et Charles Bukowski pendant le tournage d’une comédie de situations. Lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous. »
Peut-être que Leméac moussera ses ventes avec ces deux phrases publiées à l’endos du roman. Néanmoins, il serait judicieux de laisser cela de côté. D’abord, cela ne dit rien. Et puis ça fait même un peu kitsch : « lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous »… C’est une phrase réductrice qui confine à la fatuité. Et je puis l’écrire d’autant plus que j’ai lu Les corpuscules de Krause de la première jusqu’à la dernière page. Je puis vous assurer que la politique y occupait un rôle tout à fait négligeable. Tout autant que la sociocritique, sinon plus. Et la comédie de situations? Bof.
Ne lisez plus l’endos des livres. Les corpuscules de Krause est le premier roman d’une auteure qui s’explique très bien par elle-même. Elle ne raconte pas des histoires à la Ducharme ou bien à la Bukowski. Elle raconte ses fictions et ses Laurentides à sa manière. Elle n’a pas cette manie de faire des jeux de mots à la Ducharme. Et ce n’est pas parce qu’on boit un verre ou dix dans un roman qu’on est en train de marcher dans les bottines de Bukowski. Ce sont des raccourcis faciles.
S’il faut absolument trouver des similitudes, allons plutôt du côté de John Steinbeck, l’auteur de Cannery Row(Rue de la Sardine) et de Wayward Bus (Les naufragés de l’autocar) . Les niveaux de langage s’équivalent. Le ton aussi. Comme si les Laurentides et la Californie pouvaient se rejoindre quelque part, dans la simplicité de ces vies vécues en-dehors des grands centres urbains. Le récit est dépouillé comme une estampe japonaise. Quelques traits suffisent pour nous représenter les Laurentides, la baise et tout le saint-frusquin.
Pour ce qui est du récit, on ne sait pas si c’est de l’autofiction, même si le nom de l’auteure apparaît ça et là au cours du récit en guise d’indices.
Pour résumer, c’est l’histoire d’une fille de vingt-quatre ans qui fout le camp de Montréal pour fuir un obsédé sexuel égocentrique. Lucie aboutit dans un vieux motel des Laurentides transformé en maison à logements. Elle vit au-dessus d’un restaurant. Elle y fréquente la tribu du coin tout en se rongeant les ongles.
Et Les corpuscules de Krause? Wikipédia me dit que ce sont des récepteurs sensoriels que l’on trouve sur le pénis et le clitoris.
Sandra Gordon ne nous dit pas grand' chose là-dessus. C'est le bout qui m'échappe.
Je pensais que c'était le titre d'un recueil de poèmes de Korsakoff. Ce n'est pas le cas.
Et qui c'est, ce Korsakoff? C'est un vieil écrivain un peu fou et pas mal ivrogne, qui se promène ça et là, entre les chapitres. Il est logé par Maurice, le propriétaire du restaurant et du motel où Lucie habite.
Korsakoff a dressé une liste des bibliothèques municipales pour les dépouiller de tous les livres qu’il a publiés. Il veut faire disparaître son œuvre. Et prend les moyens qui s’imposent. Il rappelle un peu VLB, sauf qu’il ne porte ni béret ni combines à panneaux.
Je ne vous raconterai pas toute l’histoire, évidemment.
Tout ce que je puis vous dire, c’est que je remercie Sandra Gordon de ne pas appuyer trop fort sur les touches de son clavier, de ne pas sombrer dans le métalangage et le babillage psychanalytique, de ne pas écrire pour une coterie d'intellectuels. Son écriture est sobre et dépouillée. Elle maîtrise parfaitement l'argot. On entrevoit le chantier d’une nouvelle comédie humaine adaptée aux Laurentides.
Sandra Gordon est aussi l’auteure d’un blogue qu’elle anime depuis déjà quelques années. Ça s’intitule La cour à scrap . Sandra Gordon est l’une de mes blogueuses préférées pour toutes les raisons que j’ai pu évoquées ci-dessus : écriture sobre, pas trop de flaflas littéraires, etc. Son blogue est à l’image de son roman et vice-versa.
Lecteurs politiquement corrects, lisez Les corpuscules de Krause. Ça va vous déniaiser un peu.
_______
Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, Leméac, Montréal, 2010, 238 p.
Le blogue de Sandra Gordon :
http://lacourascrap.blogspot.com/
vendredi 22 octobre 2010
L'homme qui n'avait pas de conseils à donner
Il disait qu'il n'avait pas de conseils à donner à qui que ce soit.
-J'ai pas d'conseils à donner, non, non. J'me suis planté assez souvent dans 'a vie pour m'la fermer là-dessus...
Il n'était pas très extraordinaire, un gars de cinq pieds dix pouces, deux cents livres. Les cheveux bruns. Cinquante-cinq ou soixante-six ans. Les dents plutôt droites et plutôt propres. Pas moyen de dire quel était son nom, son prénom ou bien sa profession. Il était accoudé au comptoir du bar et il répétait sur tous les tons qu'il n'avait pas de conseils à vous donner.
-Admettons que j'vous conseille de quoi pis qu'vous le faites, j's'rais juste un hostie d'crosseur parce que la plupart du temps j'me trompe... Faites don' c'que vous voulez... C'est toutte.
Georges, le philosophe du bar qui faisait aussi office de concierge, n'en revenait tout simplement pas de l'entendre. Il remuait des mains à en échapper sa vadrouille. Sa grosse voix de gros lard chauve tintait fort dans les verres et les bouteilles des naufragés.
-Voyons don' calice! C'est du nihilisme total ça!!! Nietzsche dirait que t'es le dernier homme, alors qu'il faut viser par-delà l'humain!!!
Le gars de cinq pieds dix pouces ne broncha pas. Il but même une gorgée de sa Molson Ex avant que de reprendre la parole.
-Moé, j'ai pour mon dire que tu t'appelles Nitche ou ben don' Germain Prudhomme, on chie toutte à la même place. Pis on s'trompe. Oui. On peut pas avoir raison sur toutte parce que la vie c'est rien qu'une beurrée d'marde, plus ça va moins y'a d'pain...
Il reprit une gorgée, salua l'assemblée et leva les feutres vers ailleurs.
On ne le revit jamais.
-J'ai pas d'conseils à donner, non, non. J'me suis planté assez souvent dans 'a vie pour m'la fermer là-dessus...
Il n'était pas très extraordinaire, un gars de cinq pieds dix pouces, deux cents livres. Les cheveux bruns. Cinquante-cinq ou soixante-six ans. Les dents plutôt droites et plutôt propres. Pas moyen de dire quel était son nom, son prénom ou bien sa profession. Il était accoudé au comptoir du bar et il répétait sur tous les tons qu'il n'avait pas de conseils à vous donner.
-Admettons que j'vous conseille de quoi pis qu'vous le faites, j's'rais juste un hostie d'crosseur parce que la plupart du temps j'me trompe... Faites don' c'que vous voulez... C'est toutte.
Georges, le philosophe du bar qui faisait aussi office de concierge, n'en revenait tout simplement pas de l'entendre. Il remuait des mains à en échapper sa vadrouille. Sa grosse voix de gros lard chauve tintait fort dans les verres et les bouteilles des naufragés.
-Voyons don' calice! C'est du nihilisme total ça!!! Nietzsche dirait que t'es le dernier homme, alors qu'il faut viser par-delà l'humain!!!
Le gars de cinq pieds dix pouces ne broncha pas. Il but même une gorgée de sa Molson Ex avant que de reprendre la parole.
-Moé, j'ai pour mon dire que tu t'appelles Nitche ou ben don' Germain Prudhomme, on chie toutte à la même place. Pis on s'trompe. Oui. On peut pas avoir raison sur toutte parce que la vie c'est rien qu'une beurrée d'marde, plus ça va moins y'a d'pain...
Il reprit une gorgée, salua l'assemblée et leva les feutres vers ailleurs.
On ne le revit jamais.
mercredi 20 octobre 2010
E'l'chien à Lafond
Éphrem Parenteau est un installateur d'abris Dempo pas mal occupé par les temps qui courent. L'automne est frisquet et déjà on sent que la neige va venir. Tout le monde veut son abri Dempo parce que tous sont trop lâches pour déneiger leur hostie d'entrée de cour pour leur hostie de char sale.
Petit avec une tête de Lénine quinquagénaire, Éphrem passe pour le gars qui ne cause d'ennuis à personne. Ses abris Dempo sont toujours bien installés. Les véhicules s'y garent sans problème. Et puis il ne se bat pas. Ce qui n'est pas très difficile puisqu'il ne sort jamais le soir et ne fréquente pas les bars. Les incidences de rencontrer ce type de trous du cul diminuent tout de suite de quatre-vingt-quinze pourcent. Le cinq pourcent qui reste, c'est le hasard. Le hasard qui fait qu'on est l'homme qui est au mauvais endroit au mauvais moment.
Et justement, il fallait bien qu'il tombe sur un incident, un jour ou l'autre. Ça ne pouvait pas toujours se passer comme ça, dans le confort de sa différence, loin du monde et de ses bruits.
Il fallait bien qu'il tombe sur cet hostie de trou d'cul.
Et cet hostie de trou d'cul, c'était E'l'chien à Lafond.
Ce gars-là, dire que c'est un trou d'cul c'est insulter le trou d'cul. C'est un hostie d'chien. Point final. Pis E'l'chien à Lafond ça y va bien comme surnom. C'est un grand tarlais qui joue aux bras juste parce qu'il est incapable de nommer la capitale de l'Australie. Il a une grosse barbe et des yeux bien droits. Son nez est un peu retroussé comme celui d'un cochon. Quoi qu'il en soit, c'est vraiment un hostie d'chien.
Ce qui fait qu'Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau, des Capons de la rue Fusey, au Cap-de-la-Madeleine.
Les Courteau lui avaient offert du café, de la bouffe, de la bière pis toutte le kit. Éphrem réduirait ça sur la facture, comme d'habitude, parce que c'était pas un hostie d'crosseur, Éphrem. Il vivait comme il pouvait. Et possédait plus d'argent que les autres parce qu'il ne sortait pas le soir. Encore qu'une bonne part de son argent servait à essuyer ses pertes et à payer ses fucking impôts qui l'étranglaient littéralement.
Enfin, Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau et voilà qu'E'l'chien à Lafond se pointe. Tout de suite ce tabarnak lui bumme une cigarette.
-Donne-moé une cigarette! qu'il lui dit, E'l'chien à Lafond, et remarquez qu'il ne connaît même pas Éphrem.
-J'fume pas monsieur, qu'il lui répond sans malice.
-J't'ai dit donne-moé une cigarette e'l'trèfle! Faut-tu que j'te fasse un dessin sacrament?
-J'voudrais bien mais je ne fume pas.
Éphrem avait conservé son air bon enfant. E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de rire.
-Tu m'niaises-tu mon tabarnak? qu'il hurla. Donne-moé une cigarette calice!
Les Courteau avaient tout entendu mais n'étaient pas sortis. Ils ne voulaient pas plus alerter la police. Tu commences comme ça et tu te ramasses avec plein d'ennuis ensuite. Ce qui fait qu'Éphrem affrontait seul cet hostie de chien sale.
-M'as t'coudre mon point dans l'front mon torvâsse! M'en va's t'en snapper un dans 'a face que l'os du nez va t'rentrer dans 'a tête!
E'l'chien à Lafond s'élança et manqua Éphrem qui, par bonheur, recula d'un pas.
Fessant dans le vide, E'l'chien à Lafond perdit beaucoup de sa force brute initiale. Ce qui permit à Éphrem de partir en courant.
E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de courir. Alors il poursuivit son chemin vers des victimes plus faciles.
-M'a te r'pogner un jour mon hostie! qu'il gueula pour impressionner les voisins. Tu créras pas ça!
Éphrem se cacha derrière un arbre, deux cents pieds plus loin, et attendit qu'E'l'chien à Lafond soit bien loin pour rvenir au boulot. Il effectua l'installation de l'abri Dempo en un tournemain. Puis il crissa son camp, souhaitant ne pas rencontrer E'l'chien à Lafond sur son chemin.
Encore une fois, Éphrem fût soulagé de ne s'être jamais battu.
Il mit un CD de Neil Young dans le vieux lecteur déglingué de sa vieille camionnette Dodge, modèle 1971.
Et il chanta...
-Keep me searching for a heart of gold and I'm getting old...
Cré Éphrem.
Petit avec une tête de Lénine quinquagénaire, Éphrem passe pour le gars qui ne cause d'ennuis à personne. Ses abris Dempo sont toujours bien installés. Les véhicules s'y garent sans problème. Et puis il ne se bat pas. Ce qui n'est pas très difficile puisqu'il ne sort jamais le soir et ne fréquente pas les bars. Les incidences de rencontrer ce type de trous du cul diminuent tout de suite de quatre-vingt-quinze pourcent. Le cinq pourcent qui reste, c'est le hasard. Le hasard qui fait qu'on est l'homme qui est au mauvais endroit au mauvais moment.
Et justement, il fallait bien qu'il tombe sur un incident, un jour ou l'autre. Ça ne pouvait pas toujours se passer comme ça, dans le confort de sa différence, loin du monde et de ses bruits.
Il fallait bien qu'il tombe sur cet hostie de trou d'cul.
Et cet hostie de trou d'cul, c'était E'l'chien à Lafond.
Ce gars-là, dire que c'est un trou d'cul c'est insulter le trou d'cul. C'est un hostie d'chien. Point final. Pis E'l'chien à Lafond ça y va bien comme surnom. C'est un grand tarlais qui joue aux bras juste parce qu'il est incapable de nommer la capitale de l'Australie. Il a une grosse barbe et des yeux bien droits. Son nez est un peu retroussé comme celui d'un cochon. Quoi qu'il en soit, c'est vraiment un hostie d'chien.
Ce qui fait qu'Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau, des Capons de la rue Fusey, au Cap-de-la-Madeleine.
Les Courteau lui avaient offert du café, de la bouffe, de la bière pis toutte le kit. Éphrem réduirait ça sur la facture, comme d'habitude, parce que c'était pas un hostie d'crosseur, Éphrem. Il vivait comme il pouvait. Et possédait plus d'argent que les autres parce qu'il ne sortait pas le soir. Encore qu'une bonne part de son argent servait à essuyer ses pertes et à payer ses fucking impôts qui l'étranglaient littéralement.
Enfin, Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau et voilà qu'E'l'chien à Lafond se pointe. Tout de suite ce tabarnak lui bumme une cigarette.
-Donne-moé une cigarette! qu'il lui dit, E'l'chien à Lafond, et remarquez qu'il ne connaît même pas Éphrem.
-J'fume pas monsieur, qu'il lui répond sans malice.
-J't'ai dit donne-moé une cigarette e'l'trèfle! Faut-tu que j'te fasse un dessin sacrament?
-J'voudrais bien mais je ne fume pas.
Éphrem avait conservé son air bon enfant. E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de rire.
-Tu m'niaises-tu mon tabarnak? qu'il hurla. Donne-moé une cigarette calice!
Les Courteau avaient tout entendu mais n'étaient pas sortis. Ils ne voulaient pas plus alerter la police. Tu commences comme ça et tu te ramasses avec plein d'ennuis ensuite. Ce qui fait qu'Éphrem affrontait seul cet hostie de chien sale.
-M'as t'coudre mon point dans l'front mon torvâsse! M'en va's t'en snapper un dans 'a face que l'os du nez va t'rentrer dans 'a tête!
E'l'chien à Lafond s'élança et manqua Éphrem qui, par bonheur, recula d'un pas.
Fessant dans le vide, E'l'chien à Lafond perdit beaucoup de sa force brute initiale. Ce qui permit à Éphrem de partir en courant.
E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de courir. Alors il poursuivit son chemin vers des victimes plus faciles.
-M'a te r'pogner un jour mon hostie! qu'il gueula pour impressionner les voisins. Tu créras pas ça!
Éphrem se cacha derrière un arbre, deux cents pieds plus loin, et attendit qu'E'l'chien à Lafond soit bien loin pour rvenir au boulot. Il effectua l'installation de l'abri Dempo en un tournemain. Puis il crissa son camp, souhaitant ne pas rencontrer E'l'chien à Lafond sur son chemin.
Encore une fois, Éphrem fût soulagé de ne s'être jamais battu.
Il mit un CD de Neil Young dans le vieux lecteur déglingué de sa vieille camionnette Dodge, modèle 1971.
Et il chanta...
-Keep me searching for a heart of gold and I'm getting old...
Cré Éphrem.
mardi 19 octobre 2010
Une vie toute croche
Sa vie était toute croche.
Son père l'avait violée plusieurs fois avec la complicité de sa mère. C'est même ce couple infernal qui l'avait faite entrer dans le domaine de la prostitution.
Ils allaient la porter dans un club tous les vendredis soirs. Des séances privées. Elle dansait pour des peddlers d'un quelconque village. Elle devait avoir treize ans.
À vingt-cinq ans, elle avait déjà douze ans de métier dans le corps. Elle sniffait beaucoup. Elle vidait des queues sans sourciller, comme si elle trayait une vache, machinalement.
-Ça m'prend deux minutes pour vider un vieux sec... qu'elle disait froidement.
Elle avait un chum. Un ancien client qu'elle ne faisait plus payer. Enfin plus tout à fait.
Quand elle était sobre, elle aurait pu passer dans n'importe quel milieu sans mal paraître. Elle était plutôt belle et très délurée. Elle parlait bien. Avait même de la classe puisqu'elle en avait vue de toutes les couleurs en vingt-cinq ans. Six fois le tour du monde avec tel ou tel client. Du moins à ce qu'elle racontait quand elle était sur la poudre.
Elle chantait des chansons de Ginette Reno sans faire de fausses notes. Elle chantait juste.
Et elle parlait de son passé avec un ton de chirurgien. Comme si tout passait au scalpel, sans émotion, à vif comme dans une vraie vie sale et toute croche.
Son père l'avait violée plusieurs fois avec la complicité de sa mère. C'est même ce couple infernal qui l'avait faite entrer dans le domaine de la prostitution.
Ils allaient la porter dans un club tous les vendredis soirs. Des séances privées. Elle dansait pour des peddlers d'un quelconque village. Elle devait avoir treize ans.
À vingt-cinq ans, elle avait déjà douze ans de métier dans le corps. Elle sniffait beaucoup. Elle vidait des queues sans sourciller, comme si elle trayait une vache, machinalement.
-Ça m'prend deux minutes pour vider un vieux sec... qu'elle disait froidement.
Elle avait un chum. Un ancien client qu'elle ne faisait plus payer. Enfin plus tout à fait.
Quand elle était sobre, elle aurait pu passer dans n'importe quel milieu sans mal paraître. Elle était plutôt belle et très délurée. Elle parlait bien. Avait même de la classe puisqu'elle en avait vue de toutes les couleurs en vingt-cinq ans. Six fois le tour du monde avec tel ou tel client. Du moins à ce qu'elle racontait quand elle était sur la poudre.
Elle chantait des chansons de Ginette Reno sans faire de fausses notes. Elle chantait juste.
Et elle parlait de son passé avec un ton de chirurgien. Comme si tout passait au scalpel, sans émotion, à vif comme dans une vraie vie sale et toute croche.
lundi 18 octobre 2010
Alex Coriandre, écrivain
Alex Coriandre est un bon écrivain. On ne peut pas dire qu'il a publié beaucoup. Par contre, son oeuvre fesse dans le dash. Ce n'est pas l'oeuvre d'un gus qui s'amuse avec les mots. Il n'a pas cette manie de transformer ses récits en calembours et calembredaines. Il en vient toujours au fait, que ce soit subtil ou non, laid ou joli. Bref, on lit Alex Coriandre comme on se fait une bonne tartinade au beurre. C'est frais, vivifiant, vivant et surtout très drôle.
Coriandre ne fait pas dans la dentelle et pourtant il maîtrise sa langue. Il en a saisi tout le génie le jour où il s'est mis à raconter des histoires plutôt que d'écrire des poèmes cons qui ne valent pas une chansonnette. Alex a brûlé toute son oeuvre d'adolescent pubescent pour mieux renaître en tant qu'authentique littérateur, capable de vous raconter des tas de trucs qui vous allument comme le tabarnak.
Et pour raconter ses histoires, vous savez ce que fait Alex? Il se faufile dans la vie, dans tous les milieux, des bas-fonds jusqu'aux hauts-fonds de la société. Et il ne s'enlise jamais nulle part parce qu'il aime la solitude.
Alex est petit, ressemble un peu à Balzac et porte des verres de contact. Ses cheveux sont noirs et crépus.
Il est entre deux âges.
Et il gagne sa vie à changer des pneus dans un garage.
Parce que la littérature, ça ne donne pas un rond.
Ou si peu que même un artiste-peintre s'en tire mieux.
-Tu devrais écrire en anglais Alex. Fuck le français! que je lui dis souvent.
Et l'imbécile me répond qu'il aime mieux écrire en français parce que son anglais est trop poche.
C'est une raison valable.
Une raison qui nous vaut tous ces romans de Coriandre. Publiés aux Éditions Pirate. Une maison qui ne reçoit aucune subvention de l'État, qui n'enregistre pas ses bouquins à la Bibliothèque nationale et qui vend sous le manteau, à la bonne franquette, dans les marchés aux puces et les centres d'achats.
Vous aimerez sûrement Saint-Chrême de calice! C'est un récit à la deuxième personne sur l'art de démonter un pneu.
Coriandre ne fait pas dans la dentelle et pourtant il maîtrise sa langue. Il en a saisi tout le génie le jour où il s'est mis à raconter des histoires plutôt que d'écrire des poèmes cons qui ne valent pas une chansonnette. Alex a brûlé toute son oeuvre d'adolescent pubescent pour mieux renaître en tant qu'authentique littérateur, capable de vous raconter des tas de trucs qui vous allument comme le tabarnak.
Et pour raconter ses histoires, vous savez ce que fait Alex? Il se faufile dans la vie, dans tous les milieux, des bas-fonds jusqu'aux hauts-fonds de la société. Et il ne s'enlise jamais nulle part parce qu'il aime la solitude.
Alex est petit, ressemble un peu à Balzac et porte des verres de contact. Ses cheveux sont noirs et crépus.
Il est entre deux âges.
Et il gagne sa vie à changer des pneus dans un garage.
Parce que la littérature, ça ne donne pas un rond.
Ou si peu que même un artiste-peintre s'en tire mieux.
-Tu devrais écrire en anglais Alex. Fuck le français! que je lui dis souvent.
Et l'imbécile me répond qu'il aime mieux écrire en français parce que son anglais est trop poche.
C'est une raison valable.
Une raison qui nous vaut tous ces romans de Coriandre. Publiés aux Éditions Pirate. Une maison qui ne reçoit aucune subvention de l'État, qui n'enregistre pas ses bouquins à la Bibliothèque nationale et qui vend sous le manteau, à la bonne franquette, dans les marchés aux puces et les centres d'achats.
Vous aimerez sûrement Saint-Chrême de calice! C'est un récit à la deuxième personne sur l'art de démonter un pneu.
dimanche 17 octobre 2010
Au restaurant Mama Mia
La moelle de ses os avait commencé à sécher. Son corps était noueux comme un vieil arbre tout croche. Ses lunettes avaient l'apparence de deux fonds de bouteille. À part de ça, il portait son habit du dimanche et il sentait un peu l'Aqua Felva.
Il s'asseoya à la table comme un grand prince et attendit sagement que la serveuse s'approche de lui pour prendre la parole.
-Bonjour mademoiselle, dit-il sur un ton cauteleux. Est-ce que vous avez des hot-dogs?
-Non. On n'vend pas d'hot-dogs. Juste des hamburgers pis des smoked meat.
-Hum... souffla-t-il, l'air un peu contrarié. Et est-ce que vous avez une soupe du jour mademoiselle?
-Oui. Soupe aux légumes ou soupe aux pois.
-Je vais prendre une bonne soupe aux légumes avec cinq biscuits soda et un petit beurre s'il-vous-plaît.
-Allez-vous prendre autre chose? Une liqueur? Un café?
-Un grand verre d'eau avec de la glace. Merci. Merci beaucoup mademoiselle...
Elle lui apporta sa commande en moins de deux.
Le vieux slurpa sa soupe aux légumes très lentement et but son grand verre d'eau froide méthodiquement, un décilitre par gorgée.
La serveuse, une femme dans la quarantaine qui en avait assez de travailler dans un restaurant, devinait que ce vieillard ne serait pas son client le plus payant.
-J'vais m'fendre le cul pour y amener une soupe pour un petit dix cents de pourboire... se disait-elle.
Et il n'y avait pas d'autres clients ce dimanche-là. Seulement le vieux et un couple de joueurs de bowling qui regardaient dehors pour trouver à chaque passant une occasion d'émettre une remarque désobligeante: une fille avec des grosses fesses, un gars avec une verrue au menton, etc.
Aussitôt que le vieux termina sa sousoupe, il s'en alla discrètement vers les toilettes pour y faire son affaire.
Malheureusement, l'affaire ne se passait pas très bien. Les toilettes étaient bouchées. C'est du moins ce qu'il fit savoir à la serveuse.
-Les toilettes sont bouchées mademoiselle... Je viens de voir ça...
La serveuse réprima l'envie de dire tabarnak ou ciboire. Elle se contenta d'aller aux toilettes avec le siphon pour les déboucher.
Qu'elle ne fût pas sa surprise de constater que le drain était obstrué par un écureuil mort...
-Sacrament! Veux-tu ben m'dire quel hostie d'cochon m'a crissé un écureuil mort dans les chiottes?
L'hostie de cochon en question, c'était le vieux. Le vieux qui profita de cette diversion pour partir lentement du restaurant, sans payer son dû.
Le vieux traînait toujours quelques saloperies sur lui pour boucher les toilettes de tous les restaurants qu'il ne fréquentait jamais deux fois. C'était parfois un vieux journal. Ou bien une guenille. Voire un écureuil mort.
-Le vieux calice a pas payé son addition! constata la serveuse, avec autant de rage que d'amertume. J'parierais que c'est lui qui a calicé l'écureuil mort dans les chiottes! D'mande au livreur d'aller le pogner le vieux ciboire! I' doit pas être ben loin!
Le livreur, Stéphane Langevin, n'était pas chaud à l'idée d'arraisonner un vieux.
-Appelez la police saint-chrême! Pourquoi qu'ce serait moé qui doive courir après l'vieux? Hein? M'en calice du vieux pis d'sa soupe!
Ce qui fait que personne ne courrut après le vieux.
La serveuse ramassa le bol de soupe vide et nettoya la table des miettes de biscuits soda.
Stéphane Langevin ramassa ses commandes et partit faire ses livraisons.
Le couple de joueurs de bowling rota de l'air sans faire de bruit pour ne pas passer pour des porcs.
Et le vieux? On ne le revit jamais.
Pas plus qu'on ne revit d'écureuil mort dans le trou des chiottes du restaurant Mama Mia.
Il s'asseoya à la table comme un grand prince et attendit sagement que la serveuse s'approche de lui pour prendre la parole.
-Bonjour mademoiselle, dit-il sur un ton cauteleux. Est-ce que vous avez des hot-dogs?
-Non. On n'vend pas d'hot-dogs. Juste des hamburgers pis des smoked meat.
-Hum... souffla-t-il, l'air un peu contrarié. Et est-ce que vous avez une soupe du jour mademoiselle?
-Oui. Soupe aux légumes ou soupe aux pois.
-Je vais prendre une bonne soupe aux légumes avec cinq biscuits soda et un petit beurre s'il-vous-plaît.
-Allez-vous prendre autre chose? Une liqueur? Un café?
-Un grand verre d'eau avec de la glace. Merci. Merci beaucoup mademoiselle...
Elle lui apporta sa commande en moins de deux.
Le vieux slurpa sa soupe aux légumes très lentement et but son grand verre d'eau froide méthodiquement, un décilitre par gorgée.
La serveuse, une femme dans la quarantaine qui en avait assez de travailler dans un restaurant, devinait que ce vieillard ne serait pas son client le plus payant.
-J'vais m'fendre le cul pour y amener une soupe pour un petit dix cents de pourboire... se disait-elle.
Et il n'y avait pas d'autres clients ce dimanche-là. Seulement le vieux et un couple de joueurs de bowling qui regardaient dehors pour trouver à chaque passant une occasion d'émettre une remarque désobligeante: une fille avec des grosses fesses, un gars avec une verrue au menton, etc.
Aussitôt que le vieux termina sa sousoupe, il s'en alla discrètement vers les toilettes pour y faire son affaire.
Malheureusement, l'affaire ne se passait pas très bien. Les toilettes étaient bouchées. C'est du moins ce qu'il fit savoir à la serveuse.
-Les toilettes sont bouchées mademoiselle... Je viens de voir ça...
La serveuse réprima l'envie de dire tabarnak ou ciboire. Elle se contenta d'aller aux toilettes avec le siphon pour les déboucher.
Qu'elle ne fût pas sa surprise de constater que le drain était obstrué par un écureuil mort...
-Sacrament! Veux-tu ben m'dire quel hostie d'cochon m'a crissé un écureuil mort dans les chiottes?
L'hostie de cochon en question, c'était le vieux. Le vieux qui profita de cette diversion pour partir lentement du restaurant, sans payer son dû.
Le vieux traînait toujours quelques saloperies sur lui pour boucher les toilettes de tous les restaurants qu'il ne fréquentait jamais deux fois. C'était parfois un vieux journal. Ou bien une guenille. Voire un écureuil mort.
-Le vieux calice a pas payé son addition! constata la serveuse, avec autant de rage que d'amertume. J'parierais que c'est lui qui a calicé l'écureuil mort dans les chiottes! D'mande au livreur d'aller le pogner le vieux ciboire! I' doit pas être ben loin!
Le livreur, Stéphane Langevin, n'était pas chaud à l'idée d'arraisonner un vieux.
-Appelez la police saint-chrême! Pourquoi qu'ce serait moé qui doive courir après l'vieux? Hein? M'en calice du vieux pis d'sa soupe!
Ce qui fait que personne ne courrut après le vieux.
La serveuse ramassa le bol de soupe vide et nettoya la table des miettes de biscuits soda.
Stéphane Langevin ramassa ses commandes et partit faire ses livraisons.
Le couple de joueurs de bowling rota de l'air sans faire de bruit pour ne pas passer pour des porcs.
Et le vieux? On ne le revit jamais.
Pas plus qu'on ne revit d'écureuil mort dans le trou des chiottes du restaurant Mama Mia.
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