mercredi 10 décembre 2008

MON PAYS C'EST L'HIVER


J'avais douze ans et je faisais mon entrée dans le monde du travail. Ma job consistait à déneiger les stationnements, entrées de cour et devantures des commerces avoisinants. Dès qu'il y avait deux ou trois pouces de neige, je prenais mon scrépeur et mon balai puis je m'en allais faire ma tournée de déneigement.

Cette journée-là, il y en avait un peu plus épais que d'habitude. Toutes les écoles étaient fermées. Et il manquait de bras, ici et là dans tout le quartier. Il manquait de bras pour évacuer toute cette neige qui semblait paralyser toute forme d'activité humaine hormis le pelletage.

Comme de raison, mes bras étaient mis à contribution, d'autant plus que je me promenais avec une pelle sur l'épaule, signe évident que j'étais un surnuméraire à la recherche de quelque contrat de déneigement.

Le benjamin de mes frères et mon chum Toothpick m'accompagnaient avec, eux aussi, une pelle sur l'épaule. Et ce jour-là, avec cette neige qui ensevelissait tout, nous étions comme qui dirait les héros des petits commerçants à la patate un peu trop sensible pour pelleter.

-Vous voulez d'l'ouvrage les jeunes? J'vous donne cinq piastres chaque pour déblayer mon stationnement!

-Non, dix piastres chaque! exigeait Toothpick, le plus businessman et aussi le plus pauvre de nous trois.

-Ok d'abord... Dix piastres chaque! Mais j'veux qu'ça sèye ben faitte!

Ce qui fait que nous avons extirpé de la neige la coordonnerie, l'épicerie, la buanderie, la quincaillerie, la rôtisserie, la brasserie, la taverne, le dépanneur, la Commission des liqueurs et plusieurs stationnements de particuliers. Nous avons travaillé fort pendant huit heures, sans arrêter. L'argent qu'on déposait dans nos mains après chaque corvée nous encourageait à continuer encore et encore.

-Dix piastres! i' nous a donné dix piastres chaque! qu'on se disait.

Et, après s'être acheté une poignée de bonbons au dépanneur pour se redonner des forces, nous poursuivions nos efforts, pelle en main, sous une neige folle de fin de tempête.

Évidemment, je me tapais à moi seul la pâtisserie, prétextant que c'était mon contrat. En vérité, c'est que je ne voulais pas partager les pâtisseries qui s'ajoutaient en pourboire après que j'eus tout déblayé. Miam! Des mille-feuilles, des souris, des choux à la crème, des babas au rhum... Rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche... Imaginez le plaisir que j'avais à me bourrer la face de sucre jusqu'à ce que mon pancréas éclate!

Il n'éclatait pourtant pas, le pancréas, et l'effort transformait en muscles tout ce sucre pris en trop.

Nous nous rejoignîmes chez madame Fontaine pour une dernière corvée.

-Moé j'arrête après ça, nous dit Toothpick. J'ai cent vingt-cinq piastres dans mes poches. Cent vingt-cinq pour huit heures d'ouvrage, man. C'est pas pire, hein?

-Moé 'ssi, ajouta mon plus jeune frère, j'ai cent vingt-cinq piastres. J'arrête. J'veux jouer au hockey à soir.

-Bon ben on va finir ça vite chez madame Fontaine. C'est pas pour vous baver, mais moé j'ai faitte cent quarante piastres!

On dépassait rarement trente dollars par chute de neige. Celle-ci avait été exceptionnelle. Et on souhaitait que l'hiver soit encore exceptionnel pour que nous puissions nous faire un peu de pognon, de quoi dépenser un bon montant dans Space Invaders à la salle de pool de la rue Godbout, dans la P'tite Pologne, tout en mangeant de la poutine et des sousmarins.

Sauf que cette fois-là, nous étions fourbus moi et mon frère. La douce chaleur de la fournaise à l'huile combinée aux efforts déployés précédemment nous fit planter des clous beaucoup plus tôt que prévu. Il n' y aurait pas de partie de hockey ni de partie de Space Invaders.

-Ouin, ben j'pense que j'irai pas jouer au hockey à soir, déclara Ti-Mik, mon jeune frère.

-Ouin, ben j'pense que j'dormirais moé là... ajouté-je.

Nous avons compté notre argent une dernière fois, devant nos parents, pour qu'ils voient que nous étions devenus des hommes.

-C'est d'la belle argent ça! déclara ma mère. Dépensez-la pas toutte! Est assez dure de même à gagner!

-Y'ont faitte plus d'argent clair qu'j'en ai faitte à shop aujourd'hui! conclut mon père.

Une demie heure plus tard, après avoir mangé la moitié de la brique de fromage Descôteaux que ma mère achetait au marché public, au centre-ville, toute la maisonnée était au repos, à compter des flocons de neige juste avant que de fermer les paupières pour un sommeil bien mérité.

mardi 9 décembre 2008

Allez les Verts!

J'ai dit que j'allais voter pour annuler mon vote. Je n'ai pas tenu promesse. Hier, j'ai fléchi -ou réfléchi!- en me dirigeant vers l'urne numéro 6 de mon bureau de vote. Au dernier moment, j'ai voté pour un inconnu du nom de Louis Lacroix qui se présentait pour les Verts. Je me suis dit que ça pourrait leur faire plaisir d'avoir mon vote. C'est comme si j'avais voté pour un sapin.

J'ai failli fléchir pour Québec Solidaire, mais me suis rappelé que les staliniens et autres maoïstes y étaient bienvenus. Qu'est-ce qu'on dirait de Harper si les hitlériens et autres fascistes étaient reconnus comme des cellules autonomes au sein du Parti? On crierait au meurtre - et avec raison. Donc, j'attends des têtes pensantes de Québec Solidaire qu'elles nettoient leurs écuries.

N'empêche que je suis content qu'Amir ait été élu. Je partage beaucoup d'idées avec Québec Solidaire mais je crois que cette formation gagnerait à écarter ceux qui rêvent d'instaurer une dictature dite prolétarienne, c'est-à-dire de placer au sommet des cadres révolutionnaires, élus à vie pour toujours, pour le plus grand bien de la «masse» paraît-il, de la «masse» comme on dirait du «tas», de la «boue», des «aliénés», un langage exclusif pour exterminer des peuples. Tant que le Parti communiste fera partie de Québec Solidaire, j'aurai comme un doute. Et je contemplerai de très loin.

Les autres partis? Bah! Je ne suis pas mécontent que le PLQ et le PQ se partagent le gros des parlementeries. Je suis content que l'ADQ ait planté du nez. Duplessis, les Bérets blancs et les créditistes, c'est out!

Le PLQ a la majorité minimale, cela devrait le faire gouverner au centre. Le PQ va probablement tenir un discours social-démocrate traditionnel, teinté de folklore, pour faire contrepoids, pas loin du centre.

Et Amir, eh bien s'ils savent faire le ménage dans leurs écuries à Québec Solidaire, pourrait bien un jour devenir le premier Premier Ministre du Québec avec un nom qui sonne moins tourtière.

Pour ce qui est des Verts, je ne sais pas encore qui c'est le candidat Louis Lacroix, je ne connais pas leur programme ni leur chef. Tout ce que je sais c'est que je prends l'autobus ce matin et que nos deux calottes glaciaires dégèlent à un rythme accéléré. L'air qu'on respire est mauvais. La lutte contre la pollution est loin derrière la lutte contre le tabagisme. C'était mon choix cette fois-ci. J'en suis désolé pour ceux qui s'en sentiraient vexés. Allez les Verts!

***

Pendant ce temps, à Trois-Rivières, le doute s'installe à la mairie. Yves Lévesque lit les journaux et les blogues. Obama a été élu aux États-Unis. Les conservateurs et les adéquistes n'ont pas pris racine dans le coin. La gauche est en remontée, de l'Argentine jusqu'à l'Alaska, en passant par Trois-Rivières.

Bien sûr, la nouvelle députée libérale appuie son projet diabolique, des condos de luxe en pleine crise économique, dans un quartier pauvre en pleine crise immobilière. Mais les gens vont se souvenir qu'il n'a pas respecté la signature du registre et qu'il a fait fi de l'obligation de tenir un référendum sur le projet Trois-Rivières sur Saint-Laurent.

Que faire?

Prier. Oui. Il ne reste plus qu'à prier plus fort que jamais avant l'ouverture de son monologue à l'Hôtel de Ville. Tous les projets s'effondrent, mais il reste la prière.

Il est grand le mystère de la Foi...

***

Voici ma prédiction pour les prochaines élections municipales à Twois-Wivièwes.

Dehors Duplessis!

lundi 8 décembre 2008

ARMAND LE COQUE-L'OEIL


Armand le coque-l'oeil venait toujours chercher des cotons de baloney au dépanneur Champagne sur la rue Laviolette, à Trois-Rivières. On les gardait rien qu'pour lui parce qu'il arrêtait pas de nous achaler avec ça.

-Si vous avez des cotons d'baloney, gardez-moé lé!

Et on les lui gardait. Juste pour pas l'entendre brailler avec ses hosties d'cotons d'baloney.

On le surnommait le coque-l'oeil parce qu'il était coque-l'oeil, c'est toutte. Y'avait un oeil crevé, comme Popeye le marin. J'sais pas comment ça lui est arrivé mais ce que j'sais c'est qu'il sentait toujours la marde.

Hostie qu'i' puait Armand l'coque-l'oeil. I' sentait l'coton d'baloney pas frais pis l'creton à l'ail, bref i' sentait 'a marde.

Y' avait fait la guerre à ce qu'il paraît. Y' avait joué au baseball dans la ligue presque professionnelle. Puis i' s'était saoulé 'a yeule depu's toujours. Pis i' s'lavait jamais. Pis y' avait soixante que'ques années. Pis i' puait el'christ.

Je l'r'voé d'vant moé, au dépanneur. I' boite d'une jambe. Y' est gros pis lette. Pis i' pue.

-Avez-vous des cotons d'baloney? qu'i' me d'mande en faisant son coque-l'oeil.

Pis moé, ben j'lui donne ses hosties d'coton d'baloney qu'on ramasse rien qu'pour lui, avec les bouttes pas vendus de poulet pressé pis d'jambon si y'est chanceux, l'coque-l'oeil.

J'l'ai pas r'vu depu's au moins vingt ans, Armand l'coque-l'oeil. J'étais dur pour lui. J'avais 12 ans. J'étais plein d'avenir et aussi mes deux yeux... Bref, j'étais un hostie d'jeune con.

Comme le dépanneur est fermé depu's vingt ans, j'me dis qu'Armand le coque-l'oeil est p't'êt' mort de faim.

Ça fa' que c'éta' l'histouère d'Armand dit le coque-l'oeil.

dimanche 7 décembre 2008

DANS LE GARDE-ROBE, SUR UN TAS DE LINGE SALE


«Cette grosse hostie d'chienne sniffait tout la nuitte. Son chum aussi, sauf qu'i' était jamais là. I' fourrait ailleurs et collectait pour les shylocks.

Ces deux-là, même si c'est dur à croire, opéraient un commerce respectable, une famille d'accueil toé chose.

Grâce à ce statut d'famille d'accueil, ces calices-là pouvaient s'payer de quoi foirer à toutes les nuittes, la musique au boutte, les pupilles de l'État incapables de dormir et toujours menacées de s'faire toucher par quelque hostie de malade qui passait par là pour fourrer la grosse hostie d'chienne.

La grosse torche n'avait pas assez d'l'argent d'l'État pour sniffer comme de raison.

C'qui fait qu'elle fourrait avec ceux qui lui donnaient d'la poudre, pour toujours être dans un autre état. Et plus elle sniffait, plus elle avait envie de fourrer. Et plus elle fourrait, plus elle avait envie de sniffer. Et son chum? Bah! C'tait un hostie de trou-d'cul lui aussi mais on l'voyait jamais. On l'a arrêté lui aussi, comme de raison, mais mettons qu'la grosse était juste à côté des enfants, pis elle aurait dû les protéger, la vache, au lieu de sniffer pis de s'faire fourrer tou' 'es nuittes par des hosties d'crosseurs...

Son dernier bébé qu'elle venait d'avoir couchait dans sa couche sale, sur un tas d'linge sale, dans l'garde-robe sale, imaginez-toé don'...

J'le sais parce que c'est moé qui suis allé le chercher là-dedans, le p'tit bébé. I' faisait pitié en hostie, cré-moé mon Raymond!

Sacrement, j'suis entré dans la police sur un coup de tête, en pensant que j'passerais mes journées à avoir le droit d'rouler à pleine vitesse dans un char pour attraper des voleurs de banque, par 'xemple.

Ben c'était pas ça pantoute, la police! J'passe les trois quarts de mon temps à ramasser des bébés couchés dans des tas d'linge sale tabarnak! Quel hostie d'monde sale, saint-christ d'hostie!

Là, on va checker l'bébé pis les quatre autres jeunes pour voir s'ils se sont pas faits maganer... Pis c'est pas pour en rajouter, mais j'pense qu'i' ont été abusés. Y'ont des bleus partout su' l'corps, toute la gang. La grosse chienne d'vait les battre. Les voisins m'ont dit qu'i's l'entendaient crier après les enfants tout l'temps. Fallait qu'i' filent doux quand la grosse sniffait ou s'faisait fourrer par un hostie d'plein d'marde qui s'crissait ben du sort de ses enfants-là, pourvu qu'i sniffe pis fourre la grosse vache... Pis évidemment, y'a fallu qu'i' arrive un drame avant qu'les voisins n's'mettent à parler....

Y'ont toutte vu, hostie! Pis Y'ont rien faitte! Gang d'hosties d'coquilles d'oeuf! Hostie que l'monde est cloche! Fucking imbéciles!

Pis l'hostie d'rapport... Comment tu veux écrire ça dans un rapport sans t'sentir avec e'l'motton dans gorge? Hostie, j'ai deux p'tites filles pis un garçon moé, pis j'voudrais pas qu'i' leu' z'arrive la moindre p'tite affaire dans c't'hostie d'monde-citte. J'les aime comme c'est pas créyable. Je veille sur leur sommeil. J'crie jamais après eux-autres. Pis j'leu' trouve juste des qualités. Pis j'les nourris, e-j'ris pis e-j'joue avec eux-autres, pis on a du fun, t'sais...

Comment tu peux avouère un bébé pis e-l'laisser su' un tas d'linge sale, dans un garde-robe, hein?

Comment tu peux avoir un permis d'famille d'accueil quand t'es un couple de sans-dessein qui sniffent pis foirent à touttes les nuittes?

Le monde m'écoeure hostie. C'est pas mêlant. Ça t'écoeure pas, toé, mon Raymond?»

Raymond n'avait rien dit tout le long du soliloque de Claude. C'est vrai qu'il avait vingt ans d'expérience lui. Claude venait tout juste de sortir de l'institut de police de Nicolet. Il était encore trop candide dans le monde du crime et des bassesses humaines. D'ailleurs, Claude n'avait pas encore de moustache. Et il n'avait pas besoin de s'arracher les poils de nez ou de sourcil, comme le vieux Raymond, pour être présentable.

-C'est quoi qu'on mange c'te nuitte, des sousmarins ou d'la pizza? questionna Raymond.

Claude avait encore la mine basse et mettait la dernière phrase à son rapport, une plainte à propos de tapage nocturne, comme d'habitude.

-Je l'sais pas Raymond, lui répondit-il. Je l'sais pas...

-Moé j's'rais mieux avec des sousmarins. Ma femme me dit qu'c'est plus santé qu'la pizza...

Raymond démarra l'auto-patrouille sans attendre la réplique de Claude qui, de toutes façons, ne parlait plus.

Les pneus crissèrent sur la neige aplatie.

La nuit n'était pas encore terminée. Il y aurait d'autres scènes de tapage nocture. D'autres enfants maltraités. D'autres hosties d'trous d'cul.

Claude fixait les maisons, comme s'il se demandait ce qui se passait derrière chaque fenêtre.

Raymond avait faim.

-Hostie! J'espère qu'la grosse chienne va faire du temps! lâcha Claude.

-Première offense, Claude... A' va s'en sortir avec des travaux communautaires... Arrête de t'en faire pour rien...

-Pour rien... Parce que t'appelles ça «rien», toé? qu'il répondit en réprimant un sanglot.

-On est des polices sacrement. Pas des superhéros, Claude! Va ben falloir que tu t'mettes ça dans tête si tu veux toffer longtemps dans' police. Casse-toé pas 'a tête avec tout ça. Tu vas t'taper une dépression.

-En tout cas, Raymond, j'voudrais pas qu'i' arrive de tort à mes enfants!

-Ben sûr, ben sûr Claude... Pis? Sousmarin ou pizza?

-Tu penses ben just' à manger Raymond calice!

samedi 6 décembre 2008

LA VENTOUSE


L.T.E. Incorporé est une entreprise qui produit des coupe-ongles professionnels pour le marché polonais. Plus de huit cents employés y travaillent, dont Nancy.

Nancy n'était pas nécessairement laide, mais sa timidité excessive avait fortement marqué ses traits pour y enlever toute forme d'attrait. Elle avait l'air tellement matante, malgré ses vingt-huit ans, qu'on lui donnait l'âge d'aimer la programmation musicale des radios commerciales les plus guimauvesques.

Sauf qu'au premier party de Noël de la compagnie, tout le monde connut une toute autre Nancy... La fille timide est morte ce soir-là. Le papillon est sorti de son cocon et a enfin déployé ses ailes.

Laissez-moi vous raconter.

Nancy a commencé par boire une petite coupe de vin et comme personne ne lui parlait, elle en a bu une deuxième puis une troisième. À la quatrième coupe, elle était capable de dire bonsoir à ses collègues de travail sans trop trembler de timidité, mais n'en conservait pas moins ce petit rire imbécile qui dissimulait mal ses inhabiletés sociales.

-Bonsoir... hihi... haha... Bonsoir... qu'elle disait.

Elle a bu deux ou trois autres coupes et, comme elle ne buvait jamais, ça lui a monté à la tête.

-Bonsoir tabarnak! qu'elle disait à tout un chacun. Bonsoir mes hosties d'têtes d'oeuf de sacrement!

Ça allait de mal en pis. Elle était seule sur la piste de danse et se démenait comme une bacchanale lubrique sous l'oeil nerveux des mâles qui s'émeuvaient pour la première fois de cette timide Nancy qui, avouons-le, avait tout de même des gros totons et un cul de plus en plus invitant.

C'est là que tout s'est mis à dégringoler. Nancy a calé d'un trait plusieurs autres drinks que les mâles malicieux lui tendaient, souhaitant qu'elles tombent entre leurs griffes. Ce qui se produisit une heure plus tard où, saoule raide, Nancy termina son party dans les toilettes des hommes à sucer tous les gars qui le voulaient bien.

-M'a toutte vous sucer mes hosties d'tabarnak! Emmenez vos queues mes calices!

Et là, Nancy suça et suça encore, des queues en veux-tu en v'là. Sans capotes. Le sperme des uns se mélangeant à celui des autres. Et les gars qui venaient de gicler encourageaient les autres en tapant des mains et en criant «Ventouse! Ventouse! Ventouse!»

Ouais. Elle les a tous sucer, sauf moi. Elle a bien voulu me la sucer mais j'ai décliné fermement l'invitation: je n'aime pas abuser des pauvres filles et je déteste les jeux de société.

-M'a en sucer un autre, c'est toutte! Gros pédé!

Je ne me suis pas formalisé de l'insulte. Et Nancy suça Beaudoin, ce gros hostie de Beaudoin qui n'est pas fort sur l'hygiène personnelle. Puis elle suça Tremblay, Marcotte, Girard, Grimard, Lesage, Lepage, N'Guyen et Macpherson. Elle les suça avec rage en les crossant vite. Et ça gicla, oui ça gicla.

Le lendemain du party de Noël de la compagnie, évidemment, Nancy n'était pas rentrée au travail. Elle se souvenait vaguement d'avoir avalé du sperme toute la soirée. Et la sobriété retrouvée lui ramena aussi sa timidité.

Évidemment, ça ne prit pas vingt-quatre heures que tout le monde dans la compagnie était au courant de l'exploit de la Ventouse.

-Une fille si gênée d'habitude! Pis la v'là qui sucent tous les gars dans les toilettes! Les gars qui faisaient la file devant elle en attendant d'se faire sucer! Maudit qu'les hommes sont cochons des fois! disait une bonne partie des commères.

-A' suce en tabarnak man! Oua! disaient les compères. Toute une ventouse, la Ventouse! Oua!

Évidemment, les gars m'ont tous demandé si je ne regrettais pas de ne pas m'être fait sucer, d'autant plus que cela ne coûtait rien. Que vouliez-vous que je dise à ces hosties de cochons? Que j'trouve ça un peu trop proche d'un coming-out, des gars qui se font sucer en meute par la même pauvre fille trop saoule pour s'en rendre compte?

Bien sûr, la Ventouse est finalement revenue au travail mais ce n'était plus la même Nancy. Elle se mit à boire de plus en plus souvent pour combattre sa timidité. De sorte qu'elle devint même aguichante, féminine et sexy, la Ventouse. Certains en tombèrent même amoureux, dont une bonne moitié de ceux qui s'étaient fait sucer par elle le soir du party. Ils lui trouvèrent tout à coup des qualités intellectuelles et un coeur d'or.

-Est correcte man la Ventouse! Tout l'monde la dénigre ben moé je l'aime! J'sortirais ben avec! lâcha le gros Beaudoin lors d'une pause-café entre les gars de l'entrepôt.

-Même si A l'a sucé tout l'monde Beaudoin? répliqua Gervais.

-Même si... Ouais! Elle a d'l'expérience là-d'dans ben plusse que ben d'autres grébiches!

Gros christ de Beaudoin. Il tomberait en amour avec n'importe quoi.

Et il tomba en amour avec la Ventouse. Et il tomba creux. Il se maria même avec elle qui, en moins de deux ans, lui suça tout son patrimoine: maison, auto, tout. Beaudoin se retrouva dans la rue, avec rien que le cul pis les dents.

Gervais subit le même sort. Et Macpherson aussi. La Ventouse était de moins en moins gênée par sa mauvaise réputation et y trouvait même une certaine fierté.

-Les hommes, qu'elle disait, sont tous des porcs. Avant j'me laissais manger la laine su' l'dos. À c't' heure quand un homme essaie de m'embobiner, j'le vide hostie! J'le vide jusqu'à c'qu'i' lui reste rien qu'son dentier!

La Ventouse vida une autre coupe de vin, ajusta ses nouvelles lunettes à la Sarah Palin, puis elle regarda quel mec était en train de lui reluquer le cul ou les seins.

C'était le sixième party de Noël de la compagnie depuis le fameux exploit de la Ventouse dans les toilettes des hommes. Tous les gars savaient qu'elle était redevenue célibataire. Et ils se collaient tous sur elle, comme une nuée de mouches, à lui donner des drinks, à la complimenter, à lui proposer une nuit dans un chalet ou un voyage dans les pays tropicaux.

Ouais, la Ventouse avait compris qu'il fallait tenir les hommes par le gros bout du bâton et boire avec modération, l'alcool comme le sperme.

Elle n'était plus timide du tout. Elle savait ce qu'elle voulait: vider les hommes, les vider de tout.

Moralité? Il n'y en a pas. Comme d'habitude.

vendredi 5 décembre 2008

RIEN DANS L'OEIL À LA VEILLE DE NOËL


Une neige folle tombait sur la ville endormie.

Une ombre massive se lovait sur cette neige qui formait au sol un blanc édredon.

Tout au bout de cette ombre s'élevait une créature simiesque recouverte de vêtements laids et bon marché, dont un vieux manteau de fourrure miteux de femme aux manches coupées. Le visage qui sortait de cette boule de poils n'était pas beau. C'était celui d'un hostie de perdu comme il y en a tant au centre-ville, un vieux christ de cave d'ivrogne, vieux et laid, puant, rebutant, ignorant, couinant, bref solitaire.

On ne lui connaissait pas de nom ni d'ami. C'était cette vieille chose qui marchait dans les rues du centre-ville, été comme hiver, avec un manteau de fourrure de femme aux manches coupées qui lui conférait un air préhistorique, un air soutenu par le fait que tout ce qui sortait de sa bouche était à peine audible. Et couinant, comme il a été dit plus haut.

-Ronk! ...pas... hee... guoui... deux...

Le vieux avait une araignée dans le plafond. La neige tombait. Et il était une ombre qui se lovait sur le blanc manteau de neige, avec son hostie de manteau de fourrure de femme aux manches coupées.

C'était la veille de Noël. Le gros christ de fucké se parlait à lui-même.

-Ronk! ...pas... hee... guoui... un... couinait-il.

Et là, comme je les croisais, lui et son ombre, j'ai vu dans son oeil quelque chose comme le vide. Je vous jure: rien. J'essayais de me faire accroire qu'il y avait un destin tragique, que c'était un ancien professeur de philosophie devenu fou, que sa femme et ses enfants étaient morts noyés, n'importe quoi pour me rendre ce vieux christ sympathique, eh bien non, il n'y avait rien. Je sentais que la vie de cet homme n'avait été qu'un grand rien. C'était pourtant Noël. Et voir le vide, et ne discerner que du néant chez un homme, n'est-ce pas un vice majeur contre toute la chrétienté et ses dépendances?

Il fallait donc que je parle à cette créature pour en finir avec ma déchéance morale et me redonner un peu d'humanité.

-Bonsoir monsieur! que je lui ai dit.

J'ai oublié de dire qu'il n'était pas grand. Il m'arrivait à peine en dessous des aisselles. De sorte qu'il a dû relever la tête pour voir d'où venait ce bonsoir monsieur auquel il n'était visiblement pas accoutumé.

-Ne... mye... oh... Ronk!

Il m'a dit ça sur un ton égal. Et il ne bougeait plus, planté devant moi comme s'il attendait la suite de la conversation.

-Bonsoir monsieur! que je lui ai redit, ne trouvant rien d'autre à redire.

Et vous savez ce qu'il a fait, le vieux puant au crâne chauve, aux sourcils touffus, à l'oeil éteint, aux lèvres pendantes, aux dents cariées, à la barbe de six jours, aux oreilles molles, au dos rond, aux doigts secs et tordus, aux pieds chaussés de bottes de caoutchouc, au... ?

Le vieux n'a rien dit. Il a courbé la tête vers le sol et il a repris sa claudication dans la nuit.

Il a continué son chemin sous la neige folle, avec son manteau de fourrure de femme aux manches coupées.

Son ombre se lovait sur la neige duveteuse qui formait à ses pieds un blanc édredon.

Je n'ai pas réussi à chasser cette image et ça remonte à plus de trois ans.

C'était une vision de ma veille de Noël en 2005.

Et pourtant, rien. Je vous dis qu'il n'y avait rien dans son oeil.

Juste un grand vide.

-Ne... mye... oh... Ronk! couinait-il.

jeudi 4 décembre 2008

C'EST LA GUIGNOLÉE! À VOT' BON COEUR!

C'est la guignolée des médias...

Je vous offre en rappel une lettre que j'ai publiée en 2001 dans La Presse, Le Nouvelliste, Le Devoir et L'Agora. Cette lettre a été désignée la lettre de la semaine par La Presse.

***

À vot' bon coeur!

Autrefois, on disait que les pauvres avaient besoin d’argent. De nos jours, on prétend qu’ils doivent se faire soigner.

Autrefois, les pauvres n’étaient pas des démunis, voire des malades mentaux… Il y avait une certaine dignité dans le fait d’être pauvre, somme toute. Le folklore populaire ridiculisait ceux qui grattaient le sou de trop près. L’avarice de Séraphin Poudrier soulevait l’indignation générale de tout un chacun.

La règle commune à tous, c’était de vivre sa misère honnêtement, sans chercher des noises à qui que ce soit. Plus d’une chaumière se dotaient d’un banc de quêteux, un endroit où le misérable pouvait passer une nuit bien au chaud avant que de repartir le lendemain pour affronter son lourd destin. Les gens donnaient aux vagabonds, sous la crainte d’être frappés du mauvais œil. C’était un devoir que d’offrir le gîte et la nourriture au quêteux qui battait la semelle d’une paroisse à l’autre.

Ce monde n’existe plus, quoi qu’il en soit.

Il a cédé la place aux professionnels de la misère humaine.

Autrefois, la charité était une relation entre deux personnes, celle qui souffre et celle qui apporte du secours.

Aujourd’hui, la charité est bien ordonnée et elle se vit par procuration : deux dollars ici et là, pour nourrir la bureaucratie ou construire des maisons de fous pour les pauvres.

Prenez un numéro, les démunis… Tournez à droite, à gauche. Remplissez le formulaire A, B ou C. Vous souhaitez vous sortir de la misère? Passez dans le labyrinthe bureaucratique… Apprenez le nouveau catéchisme de votre agent d’aide socio-économique. Faites-vous rééduquer par quelques « gentils organisateurs » qui vous nourriront de paraphrases marxistes-léninistes dans l’attente de l’avenir radieux, lequel correspond au moment où ils auront enfin les pleins pouvoirs pour commettre leurs expériences de laboratoire social…. Laissez-les faire et il y aura bientôt huit personnes pour visser une ampoule et dix autres qui pédaleront pour l’alimenter en électricité…

Assistez à des séances collectives d’éducation populaire ou bien suivez des formations adaptées au plus petit dénominateur commun... Visionnez la dernière production vidéo du ministère avec vos camarades d’infortune. Les comédiens vous expliquent, sur le ton de l’émission pour enfants Passe-Partout, que la recherche d’un emploi s’apparente à une chasse au trésor. Si vous vous tenez tranquilles pendant le visionnement, on vous donnera des friandises à la sortie. Pour le trésor, vous repasserez nous voir la semaine prochaine lors d’une nouvelle session d’intervention...

Pauvres démunis ! On leur bourre le crâne sans leur remplir les poches.

Autrefois, les pauvres n’étaient pas riches.

Aujourd’hui, les démunis sont traités comme des aliénés.

Il leur faut des camps de réinsertion sociale, des camps de rééducation ou des goulags animés par des travailleurs sociaux qui doivent forcément véhiculer les valeurs inhérentes à la Grande Idée.
Vous manquez d’argent ? Cherchez votre Moi intérieur…

Je crois, naïvement, que les pauvres ont besoin de pain et d’argent.

Je propose de démolir nos goulags.

Le Conseil du patronat devrait être d’accord avec ça…

Laissons aux cent personnes les plus riches du pays les petites productions vidéo du ministère ainsi que le devoir de ne pas vivre en Séraphin Poudrier.

Après tout, ils possèdent tout ce que les pauvres ont besoin : des bidous. Des bidous et pas de sermons, viande à chien !

À vot’ bon cœur messieurs, dames…

mercredi 3 décembre 2008

La bullshit de Harper

Harper vient de livrer sa bullshit de loser à la télé.

Il est foutu, lui et toute sa bande d'idéologues stupides.

Je soutiens la Coalition, c'est-à-dire le Front populaire...

Le conservatisme ne passera pas.

Out Harper!

Out Dumont et son racisme larvé!

Out Yves Lévesque, le fossoyeur de la démocratie à Trois-Rivières!

POWER TO THE PEOPLE!

C'est ça qui est ça


C'est facile à dire, mais tout me semble un cirque. C'est ça qui est ça.

Je ne prends rien ni personne au sérieux. Pas même moi. Imaginez ce que je pense des autres!

Je regarde le monde avec un mélange de béatitude et de cynisme enfantin.

Je ne suis pas vraiment amer puisque je suis beau, intelligent et bourré de talent: j'en ai reçu plus que les autres. Je n'ai pas encore fait fortune, mais je me sens riche dans mon rapport avec les autres comme dans celui avec moi-même. Bref, je suis gâté par la vie. Et je vous trouve chanceux de me connaître. Ne serait-ce que pour mon côté divertissant.

Évidemment, le fait de m'aimer moi-même et de ne pas avoir d'amertume me permet d'avoir les idées plus claires.

Qu'advienne un pépin dans la vie et je me dis, tout bonnement, que c'est ça qui est ça. Je me gratte le ventre et je souris.

Cela ne veut rien dire, je le sais, mais il ne faut pas s'attendre à trouver réponse à tout en cette vie. Alors aussi bien dire que c'est ça qui est ça.

Le stress m'horripile, évidemment. Quand je vois des gens être pris de panique pour des conneries, une feuille qui tombe sur le terrain du voisin, une publicité au bulletin de nouvelles, un gazon trop vert, eh bien j'adopte un calme algonquin, un calme qui me sert de bouclier pour préserver ma quiétude d'esprit. Je ne laisse pas la peur et le stress m'envahir. Vivez avec vos bébites calice. Je n'en veux pas. Je suis bien, béat, heureux. C'est ça qui est ça.

-Oui mais papetipapetapetipetate! diront les stressés.

Le silence se fait dans ma tête. Mes oreilles n'entendent plus que des cris de singe. Houhouhihiha. C'est sans intérêt. Des cris, rien que des cris de singe.

Je demeure sur mes positions. C'est ça qui est ça. Je fuis. Je prends ma guitare, mon clavier, mon accordéon, mes pinceaux, mes crayons, ma bite et tout le reste et -zipzap!- je crée.

C'est ça qui est ça.

«I am what I am cos' I am what I am, I'm Popeye the sailor man! Too! Too!»

***

Au fait, Popeye a été créé par le bédéiste Segar en pleine crise économique, en 1929. Popeye est le anti-héros parfait qu'il fallait pour cette époque et ses aventures sont toujours d'actualité. La langue de Popeye possède en plus d'indéniables qualités littéraires. C'est plus qu'une bédé. C'est de la littérature qui mériterait le respect que l'on accorde à Steinbeck, ne serait-ce que parce Segar se fendait le cul pour illustrer ses histoires au lieu de seulement les écrire.

C'est ça qui est ça.

mardi 2 décembre 2008

ENTREVUE AVEC ERNIE AU PAYS DES AURORES BORÉALES


Lorsque j'entends Jean Charest dire qu'il va développer le Grand Nord, j'entends aussi résonner l'écho des Anishnabés, des Cris, des Inuits et des Innus: «Quoi? Vous voulez développer quelque chose sur NOTRE territoire? Pourriez-vous s'il-vous-plaît NOUS en parler avant de faire les fous?»

Leur en parler! Bien sûr. En temps et lieux. Un vulgaire papier mal torché qu'on fera signer aux chefs de bande. Des études bidons. Du développement durable.

Ce qui m'a donné l'envie de vous rapporter cette entrevue avec Ernie, un Cri de Chisasibi.

***

ENTREVUE AVEC ERNIE AU PAYS DES AURORES BORÉALES

Ernie doit bien avoir soixante-neuf ans et pourtant il est solide comme un athlète du fait qu'il marche sur sa terre depuis sa plus tendre enfance, jour après jour, en bottes ou en raquettes. Il a le visage crevassé par la vie au grand air. Tout en lui rappelle le Cri typique, jusqu'à son rire bon enfant, un rire respectueux, attentif aux autres.

Ce jour-là, il traînait à Chisasibi au centre communautaire. Une maudite formalité administrative qu'il lui fallait remplir avant que de repartir vers ses campements.

Ernie en était donc à son huitième café. Les Blancs d'Hydro-Québec emmènent toujours du bon café et de bons biscuits. Et c'est gratuit. Faudrait-il s'en priver? Pour tout ce qu'ils gâchent autour, aussi bien s'en régaler sans honte.

Les Blancs veulent bâtir un barrage dans la zone de trappe de Ernie. Et ils viennent tester le terrain en faisant une étude anthropologique, pour préserver la mémoire du territoire et de ses habitants avant que de tout inonder. Le café est gratuit et les biscuits sont bons.

Dans la tradition autochtone, il faut écouter quand quelqu'un parle. Et les Blancs parlent tout le temps, laissant à peine à Ernie l'occasion de placer un mot. Il doit répondre par oui ou non, pointer des emplacements sur des cartes géographiques: lieux de sépulture, zone de chasse, campements, etc.

Cela fait trois heures que cette entrevue s'éternise sans qu'Ernie n'ait placé un mot.

Puis Ernie profite d'une question pour déballer le paquet à ce jeune Blanc et cette jeune Blanche qui servent de paravent à l'inondation.

-Qui va prendre soin de la terre et de ses créatures si nous ne sommes plus là pour les protéger? Qui va prendre soin de nos amis les esturgeons, les brochets, les truites, les corégones, les castors, les outardes, les canards, les lagopèdes, les caribous, les orignaux, les ours? Qui va préserver la vie, leur vie, hein? Les Blancs n'ont jamais respecté l'Indien partout où ils sont passés. Ils n'écoutent jamais. Ils pillent. Ils tuent. Ils inondent. Moi, je ne tue jamais que ce que j'ai besoin et Kitché Manitou dans son infinie sagesse m'a donné tout ce qu'il me faut: de l'eau, de l'air, de la nourriture, de la terre. Et moi je suis le gardien de ma zone de trappe. Je suis là pour sauver les créatures de ma zone de trappe, comprenez-vous? J'ai vu les barrages que vous avez construits: l'eau n'est plus bonne à boire pour vingt ans, à cause du mercure, et on ne doit plus manger de poisson. Mais le poisson, qui le mange, hein? D'autres poissons. Et les castors meurent par milliers, ne trouvant plus de terre à laquelle se rattacher. Et c'est ainsi pour tous les autres animaux: c'est une tuerie sur notre territoire juste pour que les hommes vivent encabanés toute l'année au Sud, sans jamais respirer d'air pur ou boire de l'eau des lacs. Ils nous voient parfois à la télé et ils trouvent ça beau, bien sûr, et ça l'est sans doute. Mais ils oublient que de l'électricité, ça ne se mange pas, ni de l'argent. Pour acheter notre silence, les Blancs voudraient tous nous confiner à un chèque mensuel, à regarder la télévision comme un homme du Sud, loin de la nature, loin des animaux, loin de lui-même en tant que Cri, en tant qu'Iyéyou! Il nous faudrait mourir en regardant Dallas ou The Price is Right! Alors que toute la culture du Cri est essentiellement axée sur la Terre, sur le Grand Cercle de la vie, sur les arbres, l'eau pure, les animaux! Et nous sommes les gardiens de cette terre! Et franchement, je dis que je ne pourrai peut-être pas à moi seul empêcher la construction du barrage, car c'est bien pour ça qu'on vous envoie ici, hein? Je me ferai sans doute tasser de ma zone de trappe, comme c'est arrivé jadis avec LG-2. On va noyer ma zone de trappe, déplacer mon village, et tous les miens n'iront plus à la chasse, ni à la pêche, ils vont juste perdre leurs racines et regarder la télévision, regarder les hommes du Sud rire et danser, tandis qu'il n'y aura plus un arbre debout et que l'eau des lacs sera empoisonné et...

-Parfait Ernie, et si nous parlions maintenant des caribous? Pourrais-tu m'indiquer sur la carte où sont les caribous? Fais un x là où il y en a, comme nous venons de faire pour les esturgeons.

La jeune anthropologue de Montréal tapait sur la table avec son crayon tout en jouant avec quelques breloques zen à la mode qu'elle portait sur elle pour mieux se préserver des énergies négatives. Elle en avait assez de ses entrevues interminables. Elle avait hâte d'aller dépenser sa paie à Montréal.

Son collègue était à moitié endormi. Il tapait du crayon sur la table lui aussi.

-Pourrais-je vous prendre encore du café, hein? demanda Ernie.

-Oui, bien sûr! répliqua le jeune anthropologue qui portait un T-Shirt blanc.

-Y'est bon votre café! Hum! Bon café!

-Je l'ai pris à La Brûlerie, sur la rue St-Denis à Montréal.

-Très bon café! rajouta Ernie tout en prenant une gorgée. Excellent!

Évidemment, Ernie proposa subtilement à la jeune anthropologue de faire un peu de gymnastique avec lui sur une peau d'ours. Ernie aimait bien l'exotisme. Ce n'est pas tous les jours qu'on a la chance de faire l'amour avec une Montréalaise. Et puis Ernie venait de passer trois mois tout seul dans le bois: ça le travaillait pas mal. La jeune femme déclina son invitation tout aussi subtilement. Ernie se reprit un dixième café.

-Bon café! Ouais! Bon café!

Watchiya Ernie... Watchiya.