lundi 9 janvier 2017

Mademoiselle Gariépy, l'oubliée de Dieu

Mademoiselle Gariépy était toute menue, maigrelette, voire squelettique. Elle était bossue, repliée sur elle-même et marchait avec une canne en trottinant à pas de souris. Ses cheveux avaient probablement été roux et crépus. Ils étaient maintenant plutôt rares et dressés sur son crâne comme un léger duvet de canard tirant sur le jaune pâle. Ce qui fait qu'elle portait toujours un fichu ou bien un chapeau pour camoufler sa calvitie.

Elle tenait à ce qu'on l'appelle mademoiselle car elle n'avait jamais été mariée. Elle était toujours malade et personne n'avait songé à en faire son épouse, hormis un ou deux vieux cochons pas regardants et pas regardables. Ses parents avaient jugé qu'il valait mieux qu'elle demeurât une vieille fille, ne serait-ce que pour ne pas lui faire sentir qu'elle était de trop, elle qui ne voulait déranger personne par ailleurs.

Elle avait travaillé cinquante ans au presbytère de la paroisse Saint-Marc. L'église avait été démolie l'année suivant sa retraite. Lucien Comeau, le curé de la paroisse, était parti vivre auprès d'un motard d'un gang criminalisé qui l'aimait tendrement, un certain Johnny Killer Malavoy. On avait retrouvé cette brute assassinée dans un sauna gay deux ans plus tard. Dette de jeu? Triangle amoureux? Allez savoir! Il était mort et c'était bien fait pour l'ex-curé Comeau. On ne défie pas Dieu impunément lorsqu'on prétend le servir jusqu'à la mort.

Mademoiselle Gariépy s'était dit qu'elle vivait à une sale époque où les hommes ne pensaient qu'au sexe. Elle regrettait d'avoir confié tous ses secrets à l'ex-curé Comeau à la confesse. Dont la fois où elle avait menti à sa maman, ayant faussement laisser entendre qu'elle n'avait pas vidé le pot de confiture aux fraises. 

Mademoiselle Gariépy avait été une sale petite menteuse. Une moins que rien. D'ailleurs, elle ne confessât que ce seul et unique péché toute sa vie, jusqu'à ce que l'ex-curé Comeau parte avec feu Johnny Killer Malavoy. 

D'autres auraient pu douter de Dieu et de la foi catholique. Mais pas Mademoiselle Gariépy. Elle avait tout simplement changé de paroisse et s'était trouvé un confesseur digne de confiance. Un homme de Dieu qui ne pensait pas qu'à la fornication et aux péchés avec des mignons. Un prêtre aussi sourd que muet qui la condamnait à sa ration quotidienne de Je vous salue Marie et autres prières dont le titre échappe à tout un chacun.

Mademoiselle Gariépy n'était pas connaisseuse en matière de péchés. Elle devenait rouge chaque fois qu'on lui parlait de vulves, de pénis ou d'anus. Elle ne sacrait jamais et détournait le regard lorsqu'on osait prononcer des gros mots en sa présence.

La plupart des gens qui la connaissaient ne l'avaient pas connu dans un autre rôle que celui de retraitée. Ils ne se souvenaient même pas qu'elle avait travaillé au presbytère de l'église qui, d'ailleurs, n'existait plus. On avait bâti un HLM à l'emplacement de la vieille église de briques désertée par ses paroissiens. Plus personne n'aurait pu réciter par coeur le Notre Père sans se tromper dans ce qu'il restait de la paroisse.

En fait, Mademoiselle Gariépy n'était plus que l'ombre d'elle-même. C'était la pauvre vieille rabougrie qui marchait avec sa canne du Foyer Sainte-Marie à la Pharmacie Lecomte, puis de l'épicerie Gingras au Foyer Sainte-Marie.

Elle n'avait pas d'amis, ne souhaitait pas en avoir, et passait le plus clair de son temps à lire des revues religieuses, Mademoiselle Gariépy.

Elle offrait la bénédiction de Dieu à ceux et celles qui lui torchaient le cul. 

La pauvre portait une couche depuis quelques années. Il lui était particulièrement pénible d'exposer ses parties génitales à tout un chacun mais que pouvait-elle y faire? Elle était vieille, malade et ne pouvait tout de même pas mariner toute sa journée dans sa couche. Alors elle fermait les yeux et attendait que son supplice soit terminé.

Elle aurait préféré que ce soit des femmes qui s'occupent de changer sa couche. Cependant, il manquait de personnel au Foyer Sainte-Marie. Il arrivait souvent que ce soit des hommes qui changent sa couche. Ce n'était pas sans la bouleverser. Surtout quand sa couche était pleine et que les préposés se pinçaient le nez pour couper momentanément leur perception des mauvaises odeurs qui émanaient du corps de Mademoiselle Gariépy.

-Je... je... je digère mal les oeufs... bredouillait-elle.

-C'est pas grave mam'selle Gariépy... On en a vu d'autres... Faites-vous en pas... Ouf! Oua! Eurk!

Alors elle se mettait à pleurer, évidemment.

-J'aimerais mieux que la Sainte-Vierge vienne me chercher! Tout' nue devant des hommes... la couche pleine de selles... Ma foi du bon Dieu! J'voudrais mourir si c'était pas péché de nuire aux desseins de Dieu!

-Pas grave... Vous êtes propre là! Hop! La couche est bien en place... La jupe est remontée... C'était pas plus long que ça! lui disait le préposé, Karl Malavoy, le frère de feu Johnny Killer, l'amant de l'ex-curé Comeau...

Elle reprenait sa canne, son foulard, son manteau et son chapeau.

-J'cré bin que j'va's aller chercher ma prescription à la pharmacie...

Elle trottinait. Un pas, clok! un coup de canne, un pas, clok! un autre coup de canne. Et elle s'en allait comme ça, cloquin-cloquant.

Elle allait à la pharmacie, puis à l'épicerie, et revenait dans sa chambre pour déballer les trésors qu'elle avait trouvés: des médicaments, des pastilles à la menthe poivrée, du Canada Dry, du jus de pruneau...

-Bonté divine que j'suis fatiguée! J'pense que j'vais faire un p'tit somme...

Et la petite vieille s'écrasait dans son fauteuil pour ronfler au bout de deux minutes.

Elle aurait cent six ans dans deux mois.

Le bon Dieu l'avait oubliée, Mademoiselle Gariépy.

Tous ceux qu'elle connaissait étaient morts depuis longtemps.

Sauf l'ex-curé Comeau qui venait parfois la visiter.

Cependant, elle refusait de parler à ce sodomite. Il lui emmenait des chocolats, des fleurs et autres petites gâteries. Il mettait ça sur le bord de la table et parlait tout seul comme si elle l'écoutait parler.

Il y a des limites à ne pas dépasser dans la vie.

D'ailleurs, elle ne voulait pas être torchée par des Noirs.

La direction lui avait intimé l'ordre de ne pas résister sous peine d'être transférée ailleurs.

Elle se laissait donc torcher par des Noirs parce qu'elle ne pouvait rien y faire...

Et par des hommes, Blancs ou Noirs, pour la même raison. Et des hommes pas plus catholiques qu'il ne faut... Des hommes qui sacraient, blasphémaient et faisaient des remarques déplacées auprès du personnel féminin de l'établissement. Ils leur parlaient de cunnilingus et autres tours de rein dans le garde-robe.

Quelle sale époque elle vivait!

Dieu la mettait à rude épreuve, tous les jours.

Pourquoi s'en prenait-il à Mademoiselle Gariépy, elle qui n'avait commis pour tout péché qu'un petit mensonge à propos d'un pot de confitures?

C'était à n'y rien comprendre.









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