dimanche 29 janvier 2017

L'âme existe!!!

Le café de nuit, Vincent Van Gogh, 1888
On se pose toutes sortes de questions au Café des Artistes qui, soit dit en passant, en réunit fort peu. La plupart des clients ne seraient même pas capables de dessiner un bonhomme-allumette ou de siffler un air connu de Chostakovitch. Le Café des Artistes accueille essentiellement des gens qui ne travaillent pas, c'est-à-dire des chômeurs, des retraités ou bien des employés de bureaux.

C'est un endroit sympathique, ne serait-ce que pour la peinture orange apposée sur tous les murs. L'orange ça vous égaie n'importe qui. On devrait toujours peindre ses murs en orangé.

Évidemment, il y a tous les journaux disponibles pour distraire les caféinomanes. On peut y lire Le Nouvelliste, Le Journal de Montréal et même Le Devoir. La grande majorité des clients, cela dit, préfère lire sur leur téléphone intelligent ou leur tablette. Mais bon, l'on vit à une époque de transition. Un jour, tous les journaux imprimés disparaîtront. Et pas seulement les journaux imprimés. Mais aussi ceux qui les lisaient.

Lundi dernier on discutait justement à propos de la vie et de la mort de toutes choses dans les fauteuils où se réunissait le cercle des philosophes. Ce n'était pas un vrai cercle des philosophes, peu s'en faut, mais c'est le surnom que les serveuses donnaient entre elles à ces clients réguliers qui palabraient tous les jours à propos de sujets qui dépassaient largement leur champ d'intérêt.

Le gros Legendre, bon à rien de son métier, était convaincu que l'âme n'existait pas. 

-Pourquoi y'aurait-il plus d'âme dans un être humain que dans un chien ou bien un grille-pain, hein?

Évidemment, cela donna lieu à une conversation animée qui en serait venue aux poings si les serveuses ne s'en mêlaient pas de temps à autres pour calmer les ardeurs de ces bretteurs du lundi.

-Foutaises! tonna le maigre Landry. L'âme existe comme tout ce qui respire d'ailleurs. Tu respires parce que tu as une âme Legendre! Comment peux-tu douter de l'existence de l'âme?

-Tu dis ça Landry, répliqua Legendre, parce que tu vas à la messe tous les dimanches! Toutes les églises sont démolies l'une après l'autre... Où est-elle ton âme, hein? Sous les jupes de madame le curé?

Les coups volaient bas. L'âme y était malmenée, adorée, expliquée, dénoncée.

Un type tout seul dans son coin les écoutait depuis un bon moment. 

Le type en question, aussi curieux que cela puisse paraître, était vraiment un artiste. Il étudiait le violon au conservatoire de musique. Et il était d'ailleurs accompagné de son instrument.

-Messieurs, pardonnez-moi de me mêler de votre conversation, mais je dois vous dire que l'âme existe. Et je puis vous l'affirmer sans l'ombre d'un doute!

-Voyons ça! ironisa le gros Legendre. Avez-vous pris de la drogue jeune homme?

-Non, mais j'ai apporté mon violon. Je vais d'abord vous en jouer un air si vous le voulez bien.

Personne n'osa lui dire qu'il ne voulait pas l'entendre. Les gens étaient somme toute polis au Café des Artistes.

Alors notre étudiant aux allures de grand dadais leur joua Le Printemps de Vivaldi. Et croyez-moi, il savait jouer cet énergumène.

Lorsqu'il eut terminé de jouer, tout le monde l'applaudit, même le gros Legendre qui ne voulait pas passer pour un barbare.

-C'était bien joué, dit Legendre, mais je ne vois pas ce que l'âme vient faire là-dedans... Il n'y a pas de sons sur la Lune puisqu'il n'y a pas d'atmosphère, hé, hé...

-Justement, dit le jeune violoniste talentueux, l'âme est justement là-dedans... dans le violon... Vous voyez cette petite pièce de bois coincée en serre dans la caisse de résonance... Juste ici... Là-dedans... Vous voyez? Eh bien en lutherie, cette petite pièce de bois s'appelle une âme. C'est donc une preuve matérielle irréfutable que l'âme existe puisque vous pouvez même la voir de vos yeux vus...

Landry exultait. Il l'applaudissait à tout rompre en glapissant de joie.

-Ouais, ouais, disait Legendre, tu joues sur les mots...

-Non monsieur. Je joue sur un violon doté d'une âme!

Et il joua un autre air de Paganini devant tous les habitués du Café des Artistes qui se disaient en eux-mêmes que ce brave gars devrait venir y jouer plus souvent.