mercredi 25 janvier 2017

L'humanisme d'abord et malgré tout

Je me souviens qu'on m'a dit qu'il ne suffit que d'une première bière ou d'un premier joint pour conduire irrémédiablement une jeune personne vers les affres des drogues dures. Il ne suffit que d'une seule bouchée dans le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal pour qu'un imbécile heureux réalise qu'il est tout nu et malheureux. C'est aussi vieux que la Lune cette idée de ne jamais défier la norme de quelque pouvoir absolu sous peine d'être chassé du paradis terrestre.

Si je vous parle de tout ça, vous vous doutez bien que c'est parce que j'ai une petite idée derrière la tête.

Cette entrée en matière me servira bien sûr de démonstration pour ce qui va suivre.

Je vais d'abord m'accuser avant de lancer la première pierre sur quoi que ce soit.

Il m'arrive de généraliser à partir d'un épiphénomène. Cela se produit généralement sous la pression d'une discussion qui n'est aucunement éclairée. Mes arguments partent en vrille pour ne faire qu'une seule bouchée de mon interlocuteur, qu'il soit médusé ou pas.

Par exemple, j'ai souvent ramené les crimes de Staline, Mao et Pol Pot sur le tapis lorsqu'un militant communiste m'exposait ses vues dans toute sa naïveté. Au lieu de comprendre le profond sentiment d'injustice et d'humiliation sociales qui aurait pu le motiver, j'en venais tout de suite à l'évocation des génocides.

Et c'est idoine pour les féministes, les indépendantistes, les fédéralistes, les syndicalistes, les capitalistes, les artistes et tout ce qui finit avec ce type de suffixe substantif.

Il ne suffit que d'une féministe radicale qui veuille castrer tous les hommes pour que le féminisme passe pour une machine à trancher des bites.

Un seul syndicaliste corrompu justifie la haine des syndicats.

L'existence du Front de Libération du Québec, qui fut d'ailleurs largement instrumentalisé par la Gendarmerie Royale du Canada, condamne au statut d'aspirants-terroristes tous les indépendantistes modérés et respectueux de l'État de droit.

Tous les fédéralistes sont comme Jean Chrétien, bien entendu, et emploient des moyens sournois pour écraser l'aspiration à la liberté du peuple québécois.

Les capitalistes fouettent des enfants de cinq ans dans les mines.

Les artistes peignent avec leurs fluides corporels...

Je n'irai pas plus loin dans ma démonstration. Vous aurez sans doute compris que l'on généralise souvent à partir d'un épiphénomène. Et si vous le n'avez pas encore compris, permettez-moi d'ajouter que je m'en accuse moi-même une fois de plus.

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J'ai beaucoup lu sur l'histoire des révolutions française et russe.

Au départ, nous n'avions pas affaire à des cannibales assoiffés de sang.

La Terreur n'était pas la finalité des révolutionnaires. Il est d'ailleurs frappant de constater que les révolutionnaires étaient bien plus animés par des idées larges et clairement humanistes. On ne remplissait pas tout de suite les prisons. On ne se vengeait de personne. On s'expliquait tant bien que mal. On raisonnait. On convainquait tout un chacun que ce serait mieux pour tout le monde d'avoir un toit, un peu de nourriture, des soins de santé et d'éducation -et j'en passe.

Cependant, le vieux monde ne veut jamais abdiquer aussi facilement. La réaction s'organise. Des armées se constituent pour tirer sur la foule d'édentés et de sans-culottes qui croient avoir trouvé le moyen d'établir un paradis sur Terre. On leur rappelle assez vite que ça ne se passera pas aussi facilement. La guerre civile survient suite aux premiers jours d'euphorie. Les opinions deviennent tout aussi tranchées que tranchantes. On oublie vite que tous les hommes naissent égaux et qu'ils ont droit à la poursuite du bonheur.

Du coup, le mouvement révolutionnaire se radicalise. On abandonne les pétitions, les vigiles et les manifestations spontanées pour imiter ce vieux monde qui ne veut pas perdre la face. On constitue des armées. On réinstaure la discipline. On tue pour l'exemple.

Et plus on tue d'un côté, plus on massacre de l'autre. Jusqu'à ce qu'un vainqueur établisse une paix relative dans le pays, au grand dam de ceux qui n'ont pas misé sur les bons joueurs.

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Où est-ce que je veux en venir avec tout ça? À ceci que l'on peut prendre une bière ou bien un joint sans sombrer inévitablement dans la consommation d'héroïne. On peut accepter des éléments de la pensée communiste, féministe, fédéraliste, souverainiste ou capitaliste sans devenir un traître ou bien un scélérat.

Le fil conducteur, à mon sens, doit toujours être l'humanisme.

Le féminisme trouve tout son sens en tant que combat pour les droits de la personne. Les libertés acquises par les femmes, les transgenres ou les Lapons profitent à tout le monde. Elles élargissent le champ de nos actions et de nos pensées.

Le communisme n'a jamais été qu'un rappel de Saturne dévorant ses propres enfants. Il trouve encore son sens chez ces militants qui sont morts torturés dans des camps de concentration pour avoir dénoncé des injustices sociales criantes avec conviction. Il y eut des communistes sincères au goulag. Il ne faudrait pas l'oublier sous prétexte d'endiguer une idéologie que l'on juge perverse et totalitaire, à tort ou à raison.

Le capitalisme, aussi sordide soit-il, n'est pas toujours ce monstre qu'on tient à nous faire voir. Il correspond à une étape de notre société encore divisée qui verrait d'un mauvais oeil qu'il n'y ait qu'un vieux céleri et trois navets à se procurer au supermarché.

Le souverainisme québécois n'est pas un appel au meurtre, une idée raciste ou Dieu sait quoi encore.

Le fédéralisme canadien n'est pas le Mal absolu.

Bref,  au risque de faire preuve de naïveté, je prétends que les lois doivent servir l'humain plutôt que ce soit l'humain qui serve les lois.

J'oserais presque dire, en paraphrasant le philosophe Protagoras, que l'humanité est la mesure de toutes choses.

Nous sommes ici sur Terre pour vivre ce qui pourrait être notre seule et unique chance d'avoir vécu.

Il serait dommage de gâcher cette chance en nous privant de manger du fruit de la connaissance du bien et du mal.

Il serait dommage de nous laisser gagner par la rage plutôt que de cultiver notre propre jardin pour y inviter tout un chacun à y philosopher dans le calme et le respect.