dimanche 8 janvier 2017

Êtes-vous Charlie?

J'ai connu un raciste qui a cessé de l'être.

Il s'appelait Charles mais tout le monde le surnommait Charlie.

C'était un grand gaillard toujours prêt à se battre qui détestait à peu près tous ceux qui ne faisaient pas partie de sa bande de casseurs de gueule.

Il en avait contre les tapettes, les têtes carrées, les nègres, les maudits Juifs, les Chinetoques, les mangeurs d'ail et tous ceux qui portaient des linges à vaisselle sur la tête.

Charlie avait un drapeau nazi dans sa chambre. Il n'était pas vraiment un militant politique, mais ça lui plaisait de faire peur en compagnie d'Adolf Hitler.

Charlie n'aurait pas su vous dire en quelle année les nazis prirent le pouvoir en Allemagne. Il vous aurait dit qu'il ne lisait pas des livres comme les tapettes d'intellectuels si vous le lui aviez reproché.

Sa vie, c'était la violence, le sexe, la drogue et le rock and roll. Pour ce qui est du rock and roll ses goûts étaient très élémentaires. Il pouvait faire jouer et rejouer mille fois un hit dont il chantait les paroles dans un anglais plus qu'approximatif. Le refrain d'Another Brick in the Wall de Pink Floyd devenait ceci dans sa bouche: hey tricheur ding heu ling heu longue! Évidemment, il écoutait toujours ça à plein volume pour faire chier les voisins et profiter d'une bonne raison pour se battre avec eux.

Il fit des séjours en prison, Charlie, bien entendu. Pour toutes sortes de raison que vous aurez facilement devinées.

En prison, il apprit entre autres à mettre des pénis dans sa bouche. Il fut encore un temps intolérant envers les homosexuels, mais il sentait bien que ça clochait. Aussi se contentait-il de battre les femmes qui auraient pu laisser entendre qu'il était pédé. Charlie n'était pas tout à fait aux pénis et tenait à ce que son terrible secret soit bien caché.

Il fit ensuite la rencontre de May, une anglophone qui sut mettre un stop à certains traits de son caractère raciste. Les drapeaux nazis furent décrochés de son mur. May ne les aimait pas. Et Charlie, qui plus est, apprit à parler l'anglais auprès d'elle. Tant et si bien que cet animal devint presque bilingue au bout d'un an. Du coup, il pouvait chanter Another Brick in the Wall pour de vrai. Et il ne battait plus sa femme, parce que May ne laissait passer aucun haussement de ton sous peine de le quitter à jamais, ce que Charlie ne souhaitait pour rien au monde afin de s'éviter de retomber dans ses anciennes coutumes qui le menèrent en prison.

Un Algérien fit travailler Charlie dans son entreprise. C'était pour effectuer de menus travaux dans tous les immeubles qui lui appartenaient. Les collègues de Charlie étaient tous des immigrés. Il y avait un Vietnamien, un Kurde, un Sikh, un Apache, un Rwandais et un Bosniaque parmi tout ce beau monde. Charlie comprit d'instinct qu'il valait mieux pour lui de se la fermer dans la situation de minorité où il se trouvait. 

Le plus drôle, c'est qu'il se mit à savoir comment dire va chier mange de la marde dans toutes les langues et patois de ses collègues de travail. Ça le faisait rigoler au début. Puis lui vint l'idée qu'ils ne mangeaient pas la même chose que lui et que ça vaudrait la peine d'y goûter pour faire changement avec ses traditionnelles sandwiches au baloney.

Charlie se mit à manger du couscous, des tadjines et toutes sortes de soupes aux arachides et épices fortes.

Lorsque May le quitta pour un autre, Charlie tomba en amour avec Fatima, la cousine de son patron Algérien. Fatima n'avait pas une once de racisme. Elle fit le ménage dans la tête de Charlie qui, par amour pour elle, renonça à toute forme de commentaires dénigrants envers autrui.

Charlie devint un homme bon voyez-vous.

Désormais, rien ne lui puait plus au nez que la violence gratuite, le racisme et le mépris des homosexuels.

-Arrêter don' d'parler contre les Noirs, les homos pis les Arabes sacrament! Vous n'en connaissez même pas! rappelait-il à ses amis d'enfance qui étaient demeurés des brutes. As-tu déjà mangé du couscous toé? C'est bon en hostie!

Oui, Charlie était comme un bon vin qui s'améliorait en vieillissant.

Il n'avait pas tourné au vinaigre, Charlie.

Bien sûr qu'il n'était plus avec Fatima.

Et bien sûr qu'il préférait se mettre des pénis dans la bouche.

Mais ça, c'était son affaire n'est-ce pas?

Quand il m'arrive de penser à lui, je me dis qu'il y a de l'espoir avec les abrutis.