vendredi 6 janvier 2017

L'amour trahi de Jean-Luc The Fish Poisson

Jean-Luc Poisson, alias The Fish, ne connaissait rien aux jeux et enjeux de l'amour. Il se disait qu'il n'avait pas le physique de l'emploi. À vrai dire, il était ingrat, son physique. Il avait des yeux globuleux, une peau écaillée et l'odeur caractéristique des Poisson. Les Poisson sentaient tous mauvais sur plusieurs générations et ce n'était pas vraiment de leur faute. Les savons et déodorants ne convenaient pas à leur corps. Ils conféraient à autrui l'impression que les Poisson tentaient de dissimuler leur odeur de camembert sous des parfums de cabinet d'aisance.

Qui plus est, Jean-Luc Poisson était tout petit, malingre et timide comme un écureuil face à un humain.

On mentirait de dire qu'il n'avait rien pour lui.

The Fish avait tout de même un toit, un téléphone et même des bottines.

Cependant, il n'avait pas l'amour.

La plupart du temps, on peut dire que The Fish s'en foutait. Il vivait dans ses collections de photos de joueuses de tennis qu'il découpait dans les magazines et collait dans un scrapbook qu'il dissimulait sous son lit. Il serait mal aisé de vous dire que ses photos étaient maintes fois collées. The Fish n'était pas un saint, voyez-vous, et c'était le seul moyen qu'il avait trouvé de calmer ses pulsions amoureuses. Bref, Poisson se dégraissait souvent le salami.

Mathilda Chénier allait à la même université que The Fish et étudiait en comptabilité, tout comme lui. Elle portait souvent des jupes courtes qui lui donnaient des airs de joueuse de tennis. Elle était plutôt jolie, athlétique et sûre d'elle-même. Cette grande blonde avait tout pour elle. Elle avait des yeux de biche, une peau légèrement basanée et de longs cheveux blonds. Elle sentait toujours bon. C'est vrai qu'elle ne se mettait qu'un peu de ces parfums chers qui enivraient ses milliards de prétendants. Juste ce qu'il faut pour que tout un chacun ait la trique, dont The Fish, évidemment.

The Fish s'assoyait toujours derrière Mathilda qui n'y trouvait rien à redire. Elle avait même trouvé le moyen de se prévaloir de ses talents. The Fish en avait au moins un: il était premier de classe. Elle confiait donc à The Fish la responsabilité de faire ses travaux en le récompensant d'un sourire pour mieux ricaner ensuite de tout ce qu'elle lui faisait faire lorsqu'elle se trouvait avec ses amants du moment, des gars costauds et athlétiques qui sentaient l'eau de Cologne et méprisaient tous ceux qui n'étaient pas à la mode.

-Il mangerait dans ma main, The Fish... disait Mathilda. Je lui fais faire tous mes travaux!

-T'es vraiment une salope Mathilda...

-Une salope? Et pourquoi ça? Ce pauvre gars ça lui fait un petit velours d'être au service d'une belle chick comme moi... Il bave juste à voir mes gros totons... Il n'est pas capable de me regarder dans les yeux... Y'en a qui l'ont d'autres qui l'ont pas... Pis The Fish n'a rien pour lui...

The Fish ne savait rien de tout ça, évidemment, et il se faisait des scénarios de plus en plus compliqués à chaque fois qu'il rencontrait Mathilda pour lui remettre les travaux qu'il avait faits pour elle.

Il en avait même perdu l'appétit et délaissait désormais son scrapbook avec toutes ses joueuses de tennis aux tenues affriolantes.

Bref, The Fish était tombé en amour avec Mathilda et il souhaitait qu'elle devienne son épouse...

C'était même quelque chose de plus fort qu'une bandaison. Son prénom lui torturait l'esprit et il la voyait jusque dans sa soupe.

-Mathilda... Mathilda... Adorable Mathilda... Je t'aime Mathilda! Je t'aime! Fée! Ange! Lumière qui éclaire le monde!

Le malheur, évidemment, c'est que The Fish était aussi loquace qu'une enclume en plus de ne rien avoir pour lui et, par conséquent, pour elle.

Il alla donc voir le gros Boisseau, un énergumène jovial pas très joli qui avait du succès auprès des femmes pour une raison qui échappait à la logique du Fish.

Le gros Boisseau fut surpris de voir The Fish cogner à sa porte. D'abord parce qu'il ne l'avait jamais fait. Et ensuite parce que la seule fois que Boisseau lui avait adressé la parole c'était pour lui emprunter vingt-cinq sous pour la machine à café.

-Bonjour... bredouilla The Fish. J'peux entrer?

-Heu... Oui... dit Boisseau en le laissant s'introduire dans son logement.

Le gros Boisseau portait une serviette autour de la taille et la tenait d'une main par derrière pour ne pas se retrouver tout nu devant The Fish. Lucie, une copine de Mathilda, fumait tranquillement une cigarette dans la chambre de Boisseau. Ils venaient de faire l'amour comme des bêtes. D'ailleurs, ça sentait le cul chez Boisseau. The Fish s'en formalisait d'autant moins qu'il sentait lui-même mauvais.

-Que me vaut l'honneur de ta visite The Fish? lui demanda Boisseau d'un ton ahuri.

-C'est qui? hurla Lucie. Viens me rejoindre dans le lit mon gros nounours!

-C'est The Fish... Laisse-moi une minute... Va falloir faire ça vite The Fish parce que j'ai pas fini de baiser... J'suis encore capable pour trois ou quatre jets... Fuck! J'vais venir jusqu'à ce que j'éjacule de l'air!

-Heu... J'viens t'voir parce que... parce que j'suis en amour! lâcha The Fish d'un coup sec, les larmes aux yeux et l'air défait.

Boisseau s'inquiéta d'être l'objet de cet amour et s'étonna d'abord en lui-même que The Fish soit homosexuel. Il se ravisa à la suite des propos de son invité.

-J'aime Mathilda... Mathilda Chénier...

-J'ai entendu le nom de Mathilda, hurla Lucie. Pourquoi Mathilda?

-Laisse! lança Boisseau. Je parle avec The Fish!

-Je viens te voir parce que je ne sais pas comment lui révéler mon amour...

Boisseau était bien embêté. Il se doutait bien que Mathilda n'était pas faite pour un marsouin comme The Fish l'était. En fait, il se disait que The Fish n'était fait pour aucune fille qu'il connaissait. Il s'efforçait même de trouver dans sa mémoire une fille laide qui ne sentait pas bon qui pourrait calmer les bas instincts de The Fish à défaut de lui faire trouver l'amour. Rien à faire. The Fish était vraiment un cas désespéré. Même les trous dans les arbres refuseraient de baiser avec lui...

-Je vais remettre les travaux à Mathilda ce soir... C'est moi qui les fais pour elle... Je vais les lui remettre et... je...

-Tu n'as qu'à lui dire simplement ce que tu penses, The Fish. Elle va te dire oui ou non... Come on, sois un homme mon gars. Habite tes couilles et montre-lui que t'es un homme! Mais là... Franchement... Tu m'excuseras The Fish... J'suis avec Lucie et j'ai un cours à six heures ce soir... J'ai seulement deux heures devant moi pour me vider, tu saisis?

-Heu... Oui...

-Écoute mon conseil, The Fish. Sois direct. Les femmes n'aiment pas les téteux... Tu vas la voir et tu lui dis "Mathilda, j'te ferais l'amour comme une bête!" et là tu sors la langue, comme ça... Gnnnee.... Gneee... Tu comprends?

-Ok... Ok...

The Fish laissa Boisseau à ses affaires. Et Boisseau oublia cette histoire pour se concentrer sur Lucie.

Le lendemain, Boisseau s'étonna de constater l'absence de The Fish pour le cours de fiscalité. Il se souvint de l'avoir rencontré la veille. Que s'était-il passé?

Mathilda et Lucie ricanaient ensemble.

-Pourquoi vous ricaner? leur demanda Boisseau.

-The Fish a fait une déclaration d'amour à Mathilda hier soir... Hahaha! ricana méchamment Lucie. The Fish! Y'est laid comme un crapaud pis en plus i' pue!

-J'lui ai dit que j'voulais rien savoir et qu'il me décevait, continua Mathilda. Je lui ai dit que je croyais que nous étions des amis et que nous n'allions pas bousiller notre amitié pour une affaire de cul... C'est que j'ai des travaux à remettre et c'est The Fish qui fait tous mes travaux!!!

-Et où est The Fish? demanda le gros Boisseau.

-J'sais pas..., poursuivit Mathilda. Il a tourné les talons et a pris la porte sans même me saluer... J'espère qu'il ne va pas me niaiser avec mes travaux en management... Il faut que je remettre deux comptes-rendus pour le 3 décembre...

Des jours, des semaines puis des mois passèrent. On n'entendit plus parler de The Fish.

Boisseau crut un moment qu'il s'était suicidé. Mathilda en voulut à The Fish d'avoir manqué à sa parole et se trouva un autre niais pour faire ses travaux à sa place.

Boisseau devint comptable agréé l'année suivante. Mathilda fut nommé vérificatrice générale. Elle coucha plusieurs fois avec Boisseau et une seule fois seulement avec Lucie.

Vingt ans passèrent. Tout ce beau monde était devenu plein aux as. Boisseau avait une belle maison, une belle piscine, une belle chick. Mathilda vivait pratiquement trois mois par année dans le Sud et faisait toujours faire ses travaux par ses subalternes lorsqu'elle faisait semblant de travailler. Quant à Lucie, elle baisait de temps à autre avec Boisseau quand il lui arrivait de tromper son épouse. Elle était encore chargée de cours en comptabilité à l'université qu'ils avaient fréquentée.

Par un beau jour de janvier où il faisait froid à fendre pierre, Mathilda se rendit au centre-ville pour acheter quelques trucs pour un party de bureau.

Elle était toujours aussi belle, le teint basané, un peu plus joufflue sans doute, et portant toutes sortes de breloques en or comme la matante qu'elle était devenue.

Comme elle vint pour entrer aux Escomptes L'Escompte, elle vit un mendiant écrasé par terre. Un gobelet de plastique était devant lui pour recevoir les aumônes des passants. Elle lui jeta une pièce, comme elle aurait jeté une pièce dans une fontaine à Venise pour que ça lui porte chance.

En croisant le regard du mendiant, elle eut comme un pincement au coeur.

Mais oui! C'était bel et bien The Fish... Il avait vieilli, certes, mais il était toujours aussi laid avec ses yeux globuleux et sa peau de lézard.

Comment avait-il bien pu finir ainsi, le linge déchiré, le cul par terre, à mendier sur la rue avec un gobelet de plastique?

Elle fit semblant de ne pas le connaître, évidemment.

Et The Fish, quant à lui, se contenta de dire merci timidement, sans lever les yeux. Ce qui fait qu'il n'a pas pu la reconnaître.

Le soir-même, Mathilda, Boisseau et Lucie rirent aux éclats en se rappelant le temps où ils étudiaient avec The Fish. Mathilda se rappelait que cet imbécile faisait tous ses travaux. Boisseau leur rappelait la fois où il était venu lui dire qu'il était en amour. Lucie, quant à elle, se demandait si elle allait baiser avec Boisseau ou bien Mathilda.

J'aurais aimé vous dire que The Fish est devenu riche, respecté de tous et aimé de toutes. Mais ce n'est pas le cas. The Fish fut toujours plus méprisé, plus pauvre et plus puant.

La morale de l'histoire? Il n'y en a pas. Comme d'habitude.

Parce que la vie est chienne, voyez-vous...