vendredi 13 janvier 2017

J'écris pour les farauds

J'écris régulièrement depuis bon nombre d'années. Il m'arrive de craindre d'avoir tout vidé ma boîte à souvenirs. Pourtant, cela ne s'est pas encore produit. Chaque souvenir que je redécouvre suscite mille autres découvertes. Je crois, en toute humilité, avoir vécu avec suffisamment d'intensité pour ne pas avoir assez d'une vie pour vider ma mémoire. Sans compter que je suis le spécialiste des digressions. On me donne un mot et j'en ponds trois millions d'un coup sec, comme quelqu'un qui se serait tu trop longtemps.

Je me retiens parfois d'écrire sur des sujets qui me brûlent l'esprit. Il m'arrive de trafiquer mes histoires pour épargner des personnes encore vivantes qui pourraient me reprocher mon interprétation, d'autant plus lorsqu'elle les tourne au ridicule. C'est dans ces moments-là que la littérature vient à mon secours. Je dissimule la vérité crue sous des mensonges bénins dans le but de préserver la réputation des uns et des autres. Monsieur Fourier devient Madame Lanusse. Jocelyne devient Abraham. Arthur devient Jupiter Capitolin. Et ainsi de suite...

Je ne suis pas le premier à dire ça. J'imagine que tous les écrivains, professionnels ou dilettantes, ont dû faire face à cette situation. Il brûlait de vous raconter l'histoire d'untel qui a eu l'air d'un con et l'ont transformé en un garde-champêtre ou bien un soldat du Christ pour ne pas se faire arracher la tête par le sujet de leurs plaisanteries.

J'ai connu dans une ancienne vie un avocat spécialisé dans les poursuites au civil. Il travaillait souvent pro bono, c'est-à-dire sans rémunération. Il avait le génie de se faire payer en faisant chanter ceux qui s'en prenaient à ses clients. Je l'ai vu régler des cas d'un seul coup de fil.

-Monsieur... Vous avez deux choix devant vous... Vous pouvez aller en cour et vous exposer au ridicule... Je démontrerai avec nombre de faits et de témoignages que vous avez une si mauvaise réputation que vous ne pouvez pas considérer que mon client portât atteinte à votre réputation... Je dirai ceci, cela, de quoi vous placez dans une situation d'autant plus inconfortable que la presse pourrait s'intéresser à ce procès...  Je suis Maître Untel, vous savez. Je gagne plus de 95% des causes auxquelles je me consacre. Il est probable que vous ayez à payer un très gros montant d'argent en plus des frais de cour... Par contre, je vous propose une manière honorable de vous en tirer à bon compte. Vous me remettez un chèque au montant de ixe dollars. Vous retirez vos accusations. Et mon client est prêt à passer l'éponge. Vous avez jusqu'à demain pour accepter cette offre. Appelez-moi à mon bureau et ma secrétaire se chargera de vous indiquer la voie à suivre pour le paiement...

Cet avocat passait bien plus de temps au téléphone qu'en cour pour gagner ses causes.

Je me souviens d'un de ses clients qui était poursuivi pour avoir écrit un roman intitulé Le gros tabarnak. L'écrivain avait ridiculisé un type qui s'était reconnu dans le personnage du gros tabarnak. Ce gros tabarnak faisait partie des cadres de la fonction publique et voyait d'un mauvais oeil qu'il soit décrit comme une grosse merde qui offrait de l'avancement seulement aux jeunes hommes qui lui suçaient la queue. Après un coup de fil de l'avocat, il avait abandonné ses poursuites. Il ne souhaitait pas que l'avocat démontre, sans l'ombre d'un doute, qu'il était vraiment un gros tabarnak...

Je m'égare un peu, je sais.

Mais c'est pour vous dire que je conserve cette carte dans ma manche si d'aventure quelque notable se sentait visé par mes écrits.

Un politicien m'a déjà menacé de poursuites judiciaires et d'accusations de sédition pour des petits dessins que j'avais faits. Il avait dû laisser tomber tout ça sous le conseil de ses propres avocats et même de la police qui n'y voyait pas matière à poursuites. Il réalisa, un peu tard, que nous n'étions pas en Iran et que l'on pouvait encore caricaturer les politiciens indignes de leur fonction et autres gros tabarnaks...

Voltaire fut battu à coups de bâton pour avoir ri d'un noble.

Cela me serait arrivé aussi s'il n'avait pas ouvert la voie.

Évidemment, on pourrait croire que je suis quelqu'un de méchant. Je le suis sans doute un peu et confesse d'avoir cette lâcheté de m'en prendre surtout aux méchants. Je profite du fait qu'il est bien vu socialement de s'en prendre aux méchants plutôt qu'aux bons. Dès que je les trouve, je ne les lâche plus d'une semelle...

Il m'arrive néanmoins de leur pardonner. Haïr ne fait pas partie des émotions qui m'habitent longtemps.

Rabelais, Molière et Voltaire avaient cette manie de se gausser des imbéciles.

Je poursuis dans cette grande tradition pour faire honneur aux Lettres françaises.

Comme Cervantès, je finis même par éprouver de la sympathie envers les malheureux sujets de mes facéties.

Lorsqu'on lit Don Quichote, on a d'abord l'impression d'avoir affaire au roi des cons.

Puis, en poursuivant la lecture, on sent que Cervantès finit par en faire un personnage attachant qui représente la tragédie de notre propre humanité.

Le roi des cons, à la fin, c'est chacun d'entre nous.

Je n'en pense pas moins, que j'écrive à mon sujet ou bien au sujet des autres.

Nous sommes tous ridicules. Tous et toutes. Sans exception.

Les plus ridicules sont encore ceux qui se sentent au-dessus du ridicule et renient le comique de leur existence. Plus ils le font, plus ils s'enfoncent. Ce sont d'ailleurs mes cibles préférées. J'aime rire des orgueilleux, des gens qui prétendent avoir toujours raison, des fats et des sots qui s'ignorent. Ils sont légions et je les en remercie en tant qu'amateur de récits satyriques. Sans eux, bien honnêtement, je ne serais rien. Je leur trouve même un  petit quelque chose d'héroïque au final. Comment peut-on s'exposer ainsi aux quolibets tout en ayant la vanité de se croire un grand homme? Oh! Ils peuvent bien sûr se consoler avec la peur qu'ils inspirent à ceux qui font semblant de leur donner toujours raison. Par contre, ils doivent bien savoir qu'ils sont cons de temps à autres, non?

***

Au-delà de mes souvenirs, il me restera toujours quelque chose à écrire.

J'aurai toujours un fanfaron sous la main pour le tourner en bourrique.

Je traiterai toujours de tête d'oeuf le ouaouaron qui se prend pour un boeuf.

Peut-être parce que je veux l'aider, me dis-je parfois pour me disculper.

J'aurais été ce fanfaron si je ne m'avais pas donné des claques derrière la tête.

Qui le fera au fanfaron qui se croit un dieu incarné?

J'ai cette lourde responsabilité de faire plier les puissants et de faire rigoler les pauvres victimes de ces farauds qui s'ignorent.

C'est pour leur bien que je me fous de leur gueule.

Parce que je les aime, d'une drôle de manière sans doute, mais c'est de bon coeur et surtout sans flagornerie.

***

J'aurais cru vous rapporter de beaux souvenirs en débutant la rédaction de ce billet. J'aurai une fois de plus pris un chemin de traverse pour me rendre là où je ne soupçonnais même pas aller. Ce sera pour une autre fois...

Maudite littérature! On voudrait raconter des tas d'anecdotes et voilà qu'on joue au philosophe d'occasion.

Eh misère!














2 commentaires:

monde indien a dit...

Je n ' ai peut-être pas ton amour universel qui permet d ' aimer m^me les farauds - ou bien le ferais-je comme la gazelle qui aimerait le guépard qui veut la dévorer ?
Vas savoir ?

Gaétan Bouchard a dit...

@monde indien: j'ai travaillé 4 ans dans les hôpitaux et j'en conserve le souvenir que nous finirons tous au même point qui suscite la pitié et permet la rédemption...