mardi 22 mars 2016

Le quotidien d'un million de Québécois

Jasmine Rivard était plus pauvre que Job. Elle avait pourtant une job. Elle travaillait à très petit salaire pour une très grosse corporation spécialisée dans la vente de n'importe quoi. C'était un vrai goulag où les droits des travailleurs étaient constamment bafoués. La patronne, Marie De La Noix, était une authentique chienne qui jappait après les membres du personnel pour des peccadilles. Il suffisait de la contrarier trois secondes sur la température qu'elle pouvait tout aussi bien couper huit heures à votre semaine régulière de travail. Il fallait donc marcher les fesses serrées et tout faire pour ne pas rentrer en contact avec cette crisse de folle.

Jasmine Rivard, en plus de travailler pour être pauvre, avait mal aux dents, mal au dos, mal aux jambes, mal au coeur et mal au ventre. Bref, elle avait mal partout. Elle était mère de trois enfants encore à l'école et son mari, en dépression nerveuse depuis un an, passait son temps à pleurer dans sa chambre aux rideaux baissés le jour comme la nuit. Ses enfants n'allaient guère mieux. Le jeune Arthur avait un déficit d'attention en plus d'être atteint de strabisme convergent. Il était la risée de son école. On le battait souvent. Ou bien on lui versait de la mélasse dans les oreilles. Miranda, qui venait d'avoir dix ans, devait suivre des traitements à l'hôpital pour ses reins qui fonctionnaient mal. Quant à sa plus vieille, Lucie, elle voulait se suicider parce qu'aucun gars ne s'intéressait à elle puisqu'elle était grosse, habillée en pauvre et couverte de boutons d'acné.

Jasmine Rivard n'avait pas d'auto. Elle ne prenait plus l'autobus depuis deux mois et marchait deux heures par jour pour faire l'aller-retour entre chez-elle et son lieu de travail. Ça lui permettait d'économiser une cinquantaine de dollars par mois. Malheureusement, Jasmine boitait depuis qu'elle s'était virée un pied. Son médecin lui avait conseillé d'arrêter de travailler pendant un mois. Elle avait tant pleuré pour ne pas être en arrêt de travail que le brave homme lui avait plutôt prescrit un remède de cheval afin qu'elle avale la pilule.

-Tu boites, lui avait dit sa patronne Marie De La Noix. Moi je veux du monde en forme!

-Je suis en forme... Je me suis juste foulé un pied... Ça va déjà mieux...

-Ouin mais moé on m'la fait pas... Si vous vous foulez un pied chez-vous vous m'ferez pas payer d'la CSST! Pas vrai!

-Mais non, ce n'est qu'une petite entorse...

-T'as besoin de te r'placer parce que moé j'suis pas l'Armée du Salut!

C'est à ce moment, il fallait s'y attendre, que Jasmine piqua une crise.

Elle ferma son poing et balança plusieurs uppercuts dans la gueule de la crisse de chienne.

-Vas-tu la fermer ta gyueule ma crisse de chienne, hein? Tu vas-tu la fermer ma tabarnak?

Pif! Paf! Clâk! Laissez-moi vous dire que Marie De La Noix reçut une raclée à s'ennuyer de sa mère.

Jasmine perdit son emploi, évidemment, et ne se présenta ni devant les Normes du travail ni devant qui que ce soit.

En fait, elle se présenta au bureau de l'aide sociale pour réclamer un chèque.

-Vous savez qu'il s'agit d'une aide de dernier recours et que vous êtes dans l'obligation de vous chercher un emploi, lui dit une autre crisse de chienne dont le nom m'échappe.

Jasmine ferma les poings mais évita de s'emporter tout compte fait. Ses enfants avaient faim et son mari s'était pendu.

Elle fût accueillie comme une bouche de trop à nourrir par les deux religieuses qui participaient à la distribution de fruits et légumes pourris à la banque alimentaire du quartier.

-Vous devez attendre derrière la ligne! Pas plus que deux pains par personne... Et si vous n'avez pas encore votre carte d'aide sociale, vous devez rencontrer la travailleuse sociale avant d'avoir votre coupon d'aide alimentaire... Et n'oubliez pas de prendre cette médaille de Saint-Joseph et cette prière avant de sortir... La prière vient à bout de tout!

La travailleuse sociale lui demanda si elle se droguait, si elle faisait l'amour sans contraceptifs et si elle avait un diplôme d'études secondaires.

Au bout de toutes ses humiliations courantes de la vie de pauvresse, Jasmine rentra chez-elle tout en se demandant ce qu'elle ferait avec cette pile de factures impayées qui ne cessaient pas de s'accroître.

Elle ouvrit la télévision et constata qu'il n'y avait que de la neige à l'écran puisque le cable et l'Internet avaient été déconnectés.

Ses enfants criaient et se battaient autour d'une palette de chocolat Caramilk achetée avec l'argent des bouteilles vides.

Ce n'était pas la joie, non.

C'était tout simplement le quotidien d'un million de Québécois...