dimanche 6 mars 2016

Ça ne va jamais assez vite pour Zoé

Zoé n'était pas du genre à tolérer la lenteur.

-Y'a rien qu'ej' déteste plus que les lambineux! qu'elle disait. I' faut qu'ça y aille pis qu'ça y aille... Quand ça i' va pas, moé ça eum' met en tabarnak!

Elle était souvent en tabarnak parce que ça n'allait jamais assez vite à son goût.

Et pour oublier que tout n'allait pas assez vite, elle surconsommait tout ce qui, paradoxalement, contribuait à l'amplification de son impatience. Zoé fumait comme trois cheminées, absorbait des litres de boissons énergisantes, avalait des pilules pour on ne sait trop quelle déraison.

Je voudrais vous dire que c'était une boule d'énergie alors qu'elle était plutôt une boule de marde.

Je vous dirai donc qu'elle était une boule de marde.

Je sais bien que c'est facile de regarder la paille dans l'oeil de Zoé.

Mais bon, je trouverai bien un jour ou l'autre l'occasion de me rabaisser sous la poutre contre laquelle ma tête se cogne presque tous les jours.

Et puis on ne parle pas de moi. On parle de Zoé.

Et tant qu'à parler d'elle, aussi bien la décrire. Il semble que les grands écrivains se distinguent par la finesse de leurs descriptions. Je suis déjà grand, quoi que je fasse. Il me reste à devenir écrivain. Ce qui pourrait être confirmé après le point final de ce récit si je ne m'en tire pas trop mal.

Zoé était belle comme une image. Voilà. Malheureusement, elle n'était que cette image. Sa personnalité se trouvait contrefaite par cette image de star de journaux à potins qu'elle souhaitait projeter.

Elle voulait ressembler en tout à une reine du vidéoclip. Sa chevelure coulait sur ses épaules comme si quelque drôle lui avait renversé une lasagne sur la tête. Sa tignasse était outrancièrement ondulée et blanchie à la chaux. Ses paupières étaient fardées comme si elle avait quatre-vingt-dix-neuf ans à faire oublier. Ses lèvres étaient trop gonflées pour ne pas y voir l'intervention d'un chirurgien plastique plein aux as.

-Les hommes aiment ça les bouches de suceuse! qu'elle affirmait sans vergogne en se réjouissant outre mesure d'avoir une paire de seins hors normes qu'elle n'avait pas eu besoin de faire souffler au garage.

Zoé était une vraie pétasse pour tout dire. On pouvait la sentir à trois kilomètres à la ronde tellement elle ne lésinait pas sur les parfums. Elle sentait fort l'encens de messe, le melon d'eau et la poudre pour bébés cancérigène.

Pour revenir au tout début de notre récit, Zoé était surtout impatiente. Impatiente de devenir riche. Impatiente de ses relations amoureuses et de ses multiples amants jetables qui peinaient à lui offrir ce qui lui revenait de droit, c'est-à-dire TOUT et TOUT DE SUITE!

Elle s'était au bout du compte trouvé un larbin qui travaillait dans la construction. Ce pauvre gars, Claude alias Cloclo, passait son temps à s'arracher la tête en se demandant comment il allait calmer cette femme qui ressemblait tant à une star et se comportait ainsi.

-Faut qu'ej' lui paye une robe... Faut qu'ej' lui paye un voyage dans l'Sud... Faut qu'ej' lui paye l'esthéticienne... Faut qu'ej' lui paye une piscine, un spa, un char, un foulard, des gants, des cours de pole-dance, un fer à friser spécial, un cheval, un chien de race, un chat pas achetable, un livre sur l'art de rester calme tout en étant hyperactif... Comment vais-je y arriver? Ej' su's endetté par-dessus la tête! Ej' su's su' l'bord d'me faire saisir sacrament!

-J'connais des hommes qui travaillent soixante heures par semaine pour leur femme... lui répétait souvent Zoé. Si t'es un homme, montre-le moé... Tu travailles même pas quarante heures! Trouves-toé une deuxième job pis tu vas y arriver... Slaque sur la bière pis l'pot! Tu penses juste à toé!!! Pis moé, là-d'dans, ej' su's quoi? Une dinde? Qui qui va payer ma coiffeuse, pis mes massages, mes sessions d'bronzage, mon voyage à Las Vegas? Maudit égoïste! Grouille-toé el' cul!

J'oubliais de vous dire que Zoé était infirmière. Elle avait choisi cette profession parce que c'était payant et qu'elle souhaitait tomber un jour ou l'autre sur un médecin qui la ferait vivre. Ce qui ne s'était pas encore produit.

C'était comme si les intellectuels la fuyaient en plus d'être laids. Zoé voulait que son mec soit beau, avant toute chose, et elle s'occuperait bien ensuite de le pousser de force vers la fortune. quitte à emprunter de l'argent à des médecins laids qu'elle ne rembourserait jamais.

Elle ne s'imaginait pas aux côtés d'un prince à moitié chauve qui pue du scrotum. Aussi préférait-elle les douchebags. Et Cloclo en était tout un après s'être pomponné comme une petite princesse pour sa Zoé. Il sentait l'encens, le melon d'eau et la limette. Son scrotum était remarquablement propre même si Zoé dédaignait de plus en plus souvent ces parties de son corps pour se consacrer un peu plus à Charles, Henri et Nathan, desquels Cloclo ne savait rien bien entendu, sinon qu'ils étaient ses voisins.

Au travail, Zoé ne démontrait aucune empathie envers les patients. Elle les traitait comme des nuisances et effectuait le strict nécessaire pour conserver son emploi. Elle était une spécialiste des griefs syndicaux, des congés sans solde et autres caprices. Ça n'allait jamais assez vite avec ses patients et elle leur signifiait méchamment qu'elle n'avait pas que ça à faire.

-J'ai pas juste ça à faire...  On passera pas la journée là-dessus!

Et paf! Elle leur piquait violemment le cul, leur introduisait des sondes sans crier gare et allait même jusqu'à pincer le cul des vieilles séniles qui ne se tournaient pas assez vite sur le côté afin qu'elle puisse faire rapidement son boulot.


***

Je m'épuise sur mon sujet sans y trouver une finale digne de ce nom.

Je pourrais ajouter que Zoé passe son temps sur Facebook à poster des selfies d'elle-même en train de se sécher les dents.

Ça donnerait quoi, hein?

L'essentiel à retenir, c'est que Zoé est une nuisance publique. Une personnalité si tordue est malheureusement au goût du jour.

Les Cloclo de ce monde ne valent guère mieux. Ils souhaitent vivre auprès d'un pitoune et se comportent en larves pour y arriver. Ils font semblant d'être forts, virils et musclés, alors que ce ne sont que de vraies lopettes.

En vous parlant comme ça, j'arrive tout de même à une conclusion.

Elle est toute simple: les gens heureux ne font pas de bonnes histoires.

Il n'y a rien de plus facile à raconter que la médiocrité.

On trouve tous les mots pour la décrire sans trop se casser le bicycle.

Les exemples affluent. Les comparaisons s'établissent d'elles-mêmes.

Au final, nous finissons tous par penser que nous vivons dans un monde de marde.

Et Zoé, tout comme vous et moi, ne sommes au fond que des greluchons bourrés de vices et de contradictions.

Ce qui n'est pas une raison pour s'acoquiner avec une pétasse.

Ou bien avec un douchebag.

Au fond, on est bien avec Maupassant, Tchekhov et Satie.

Et, contrairement à ce que peut penser Zoé, les intellectuels ne puent pas tous du scrotum.

Pueraient-ils tous de scrotum que cela ne la regarde pas.

Cette conclusion fera sans doute de moi ce genre de grand écrivain pour ceux qui ne sont pas trop difficiles.