mercredi 16 mars 2016

La farce de l'habitude

On ne se remet pas si facilement d'une habitude.

Surtout pas au Ministère des animaux domestiques qui se charge, entre autres, d'identifier tout chien, chat ou perruche du pays.

On y a coutume depuis longtemps d'attribuer à chaque animal domestique une lettre représentant sa catégorie et un numéro qui témoigne du nombre d'unités enregistrées au fil des ans.

Ainsi, un chat est représenté par la lettre F pour félin. C représente les chiens. Et P, les perruches. Évidemment, on n'enregistre pas les poissons puisqu'ils vivent dans des aquariums.

Jusque-là, tout allait bien. Les fonctionnaires, agents de bureau et autres commis s'y retrouvaient d'autant mieux que cela faisait au moins quarante ans que l'on avait recours à ce type d'identification.

Les employés rentraient au bureau du Ministère tous les matins de la semaine pour dresser des listes de nouveaux animaux domestiques dûment enregistrés et tout allait plutôt bien malgré quelques petits accrochages attribuables à la futilité des rapports humains.

Tout allait bien jusqu'à mardi dernier lorsque tous les employés reçurent un mémorandum signé de la main même du ministre Mathurin Roy pour leur signifier que dorénavant l'identifiant alphabétique pour désigner les chiens serait maintenant constitué de deux lettres, CA pour canin. Les agents du ministère avaient constaté que plusieurs personnes adoptaient des canards pour animaux domestiques. On avait cru bon un moment d'attribuer le code CA pour les canards mais comme le mot canard apparaît avant le mot chien en ordre alphabétique, il fût décidé que les chiens se verraient désormais attribué les lettres CA, ce qui semblait plus logique pour une raison que personne ne s'expliquait vraiment. C'est vrai que CH, pour chien, aurait trop fait penser au Club de Hockey les Canadiens de Montréal...

Cette simple réforme donna lieu à une suite d'événements ahurissants.

Tous les départements furent virés sens dessus dessous pour se conformer à cette nouvelle directive ministérielle.

La comptabilité demanda s'il fallait créer un nouveau poste de dépense pour le nouveau code CA.

La réception demanda si les anciens codes étaient toujours valides.

L'administration réclama un budget supplémentaire pour produire une campagne publicitaire à l'échelle de toute la province pour expliquer aux citoyens ces changements. On pensait déjà à Béatrice Champoux, actrice dans le téléroman Les moments doux, pour faire comprendre à tout un chacun la nécessité d'un changement de codification. La firme Exactement allait se charger de produire la vidéo, l'affiche et autres riens pour les médias sociaux.

Mathilde Gravel, agente de bureau au ministère, fit une crise d'anxiété aiguë lorsqu'elle apprit qu'il y aurait maintenant un nouveau code. Des ambulanciers l'emportèrent même à l'urgence compte tenu de son état critique.

-Je le savais qu'un drame allait survenir! déclara tout de go Jocelyn Laramée ainsi que plusieurs autres collègues de Mathilde Gravel.

Ils décidèrent conjointement de présenter un grief contre l'employeur afin de revenir à l'ancienne classification.

Évidemment, Mathurin Roy, ministre responsable des animaux domestique à l'Assemblée Nationale, dut s'expliquer en chambre pour tous ces coûts et désordres démesurés.

Le chef de l'opposition parla longuement de Mathilde Gravel en prétendant qu'il était inhumain et barbare de changer aussi cavalièrement des méthodes de travail jusqu'alors bien coulées dans le béton institutionnel.

Twitter ne fût pas en reste. Avant la fin de la semaine #animauxdomestiquesgate devint le hashtag le plus populaire de la province. Tout un chacun y allait de commentaires plus ou moins déplacés sur la coupe de cheveux de Mathurin Roy ou bien sur les pilules de Mathilde Gravel. On voyait des montages photoshop de chiens déguisés en canards et de canards déguisés en chiens.

Au moment où je vous parle, le ministre a donné sa démission.

Mathilde Gravel n'a toujours pas réintégré son travail.

Et on laisse entendre, au bureau du Premier Ministre, que les canards ne seront plus considérés comme des animaux domestiques pour mettre un terme à toute cette tempête médiatique...