mardi 22 décembre 2015

Noël est mort le 24 décembre 1978

Noël est mort en 1978. Je m'en souviens comme si c'était hier.

Ma mère et mes tantes avaient préparé le buffet pour le réveillon, comme d'habitude. Jeannine avait fait des beignes et des bonbons aux patates, Rose-Hélène des sandwiches roulées et des crudités, Nicole de la salade de macaronis et Madeleine du sucre à la crème. On y avait ajouté de la dinde, de la tourtière, du ragoût de boulettes, des plottes de soeur, des tartes au sucre, des tartes aux oeufs, des tartes aux raisins.

Comme on y buvait peu d'alcool, on avait aussi acheté des boissons gazeuses, abusivement appelée de la "liqueur". Il y avait essentiellement deux choix de liqueur: de la brune ou de la blanche. La brune, vous l'aurez deviné, c'était du Kik Cola. Et la blanche, bien sûr, c'était de la Radnor Up. Bref, on n'avait pas nécessairement les moyens de s'offrir du Coke et du Seven Up.  Nos familles faisaient partie de la classe un peu en bas de la moyenne canadienne, comme toute la ville de Trois-Rivières par ailleurs, ce qui fait que l'on ne s'en rendait pas compte.

Pour suppléer à cette pauvreté pas si malheureuse que ça, il y avait le sentiment de faire partie d'un clan où tout un chacun veillait sur l'autre.

L'église commençait à en arracher. Tant et si bien qu'elle n'avait trouvé que moi et mon frère pour servir la messe. Nous étions probablement les dernières familles de la paroisse à envoyer ses enfants à la messe. Tous mes amis n'y allaient jamais. Ce qui finit par éveiller chez-moi une forme d'anticléricalisme qui n'était déjà plus de son temps. Ma révolte contre les curés tournaient à vide dans une église déserte et désertée par un prêtre défroqué qui était parti refaire sa vie avec une paroissienne.

Cette année-là, le réveillon se donnait chez la soeur aînée de ma mère. Ma tante nous accueillait dans son grand logement de sept pièces où l'on trouvait des tas de coins pour se cacher. Mon oncle avait, comme à son habitude, bâti un énorme village de Noël sous le sapin, avec un train et plein de maisons illuminées. C'était, pour dire vrai, le clou de la soirée. Il fallait bien sûr regarder tout ça sans rien toucher, ce qui n'est pas toujours compréhensible à huit ou neuf ans. À force de nous crier après, ma mère finissait par nous faire comprendre que ce n'était pas un jouet.

J'ai dit qu'il n'y avait pas d'alcool et ce n'est pas tout à fait vrai. Il y en avait un peu, mais rien pour assommer un ours. Un petit verre de crème de menthe par-ci par-là et quelques bières pour les hommes, un peu plus pour mes deux oncles qui, avec un petit verre dans le nez, se mettaient à giguer ou bien à jouer de la ruine-babines.

Tous assis sur des bancs de bois ou bien des chaises, c'était le temps de pousser sa chanson. Ma mère chantait La p'tite jument. Mon père, C'est à boire, à boire, mesdames. Mon oncle Rémi chantait J'ai le pied faitte su' l'camp madondaine. Mon oncle Fernand entonnait Le diable est en vadrouille sur l'air de L'arbre est dans ses feuilles. Puis les autres y allaient de ce dont ils se souvenaient.

Ma mère et mes tantes chantaient en faisant rrrr-rouler leurs r comme du temps des rrrr-religieuses.

Pendant qu'elles rrrr-roulaient leurs r, mon cousin Claude nous dévoilait dans sa chambre son nouveau système de son et ses nouveaux disques.

Il y avait un énorme poster de Jesus Christ Superstar et quelques autres visages que je ne réussissais pas encore à identifier: peut-être Plume Latraverse ou Frank Zappa.

-J'me suis acheté ça la semaine passée... Connaissez-vous ça les jeunes? nous demandait le cousin.

-Heu... Quoi ça?

-Lucien Francoeur... Aut'chose... C'est bon en s'i'-vous-plaît!

-Non ej' connais pas ça, qu'on disait, tandis que nos tantes chantaient encore en rrrr-roulant leurs r.

La rrrr-rose loin du rrrr-osier-heu
Se fane et se-heu flétrrr-rit-heu!

Comme elles entonnaient le refrain, elles furent soudain enterrées par le système de son du cousin qui se mit à cracher la voix cassée de Lucien Francoeur, ce maudit freak de Montréal avec sa soda de poésie urbaine déjantée.

Ej' chante pour les tapettes pis les voleurs de Corvette
Ceux qui s'décrottent le nez pis qu'i' sont pas capables de bander...

On était loin des cantiques de Noël et de la bonne vieille chanson avec Lucien Francoeur...

Si loin que c'est bien la dernière fois que j'ai entendu mes tantes chanter.

Elles eurent le tact de laisser la jeunesse s'exprimer.

Leur temps était fini.

Les temps nouveaux appartenaient à ces musiques de mort, de dope et de désespoir urbain.

Aujourd'hui encore, lorsque d'aventure j'écoute Lucien Francoeur, je ne peux retirer de ma tête l'idée qu'il a été le fossoyeur de nos Noëls d'antan.

Plus rien n'est jamais revenu comme avant après Lucien Francoeur, et même que j'ai acheté ses disques pour les écouter religieusement.

Les rrrr-roulements de r déclenchèrent de plus en plus souvent les rires et le cynisme des crétins que nous étions.

-Ça ne bat pas Lucien Francoeur, Plume et Led Zeppelin!

Plutôt que de boire de la brune ou de la blanche, on passa bientôt à la vodka, au rhum et autres substances de notre génération.

Ma mère et mes tantes se retirèrent dans quelque soubassement d'église ou réunion du club de l'Âge d'Or pour chanter leur chansons subrepticement.

Bientôt, il n'y eut plus de beignes ni de sucres à la crème.

Ni tartes à la farlouche ni plottes de soeur.

Ni village et ni crèche sous le sapin de Noël.

Il n'est resté que l'écho de Lucien Francoeur.

Un vague écho de révolte.

La vague note d'une alouette déplumée.