vendredi 11 décembre 2015

J'ai une révolte qui ne veut pas mourir et c'est ma raison d'aimer la vie

J'aurais pensé qu'en vieillissant ma méfiance envers l'autorité, la religion et toutes les autres institutions humaines irait en s'amenuisant. Je constatais chez plus d'un vieillard la préséance de discours et positions franchement réactionnaires. Ils avaient été jeunes eux aussi et n'avaient probablement pas toujours tenus de tels propos de bêtes rampantes toujours disponibles à se faire écraser sous le talon de fer des saigneurs de ce monde.

Pourtant, ma révolte n'est pas disparue. Elle a changé de forme. Elle est néanmoins demeurée tout aussi intense et même plus pure qu'elle ne l'était. Elle n'emprunte plus à Trostky ou Bakounine les mots de la révolution. Elle va plus loin encore que tout ce que j'ai pu lire.

J'en veux à l'injustice sociale de perdurer. J'en veux aux esclaves de plier l'échine et aux maîtres de les fouetter avec un filet de bave de contentement aux lèvres.

Je voudrais bien être libre comme l'air et m'invente des positions intellectuelles pour provoquer cette illusion de liberté. Pourtant, je ne peux pas être libre s'il y a autour de moi des esclaves et des maîtres. Je suis tenu de me rebeller par instinct de survie pour empêcher ma propre disparition et celle des marginaux, hérétiques et hors-normes qui. comme moi, ne tiennent pas à se promener dans les rues avec un poisson pourri dans le dos. Le poisson pourri d'une idéologie, d'une religion, d'un parti politique, d'une classe sociale...

Mes héros sont à peu près tous et toutes des personnes que l'on ne peut pas cloisonner dans une idée divisée en huit, dix ou vingt-quatre points, signe évident de bêtise. Je refuse le bouddhisme parce qu'il y a les huit sentiers de la sagesse. S'il avait dit les nombreux sentiers, sans y mettre de chiffres, j'aurais trouvé ça plus brillant. Huit est un chiffre et comme toute quantification cela ramène à l'imbécillité, voire à la soumission de l'esprit humain.

Mes héros sont à peu près tous et toutes anonymes. Ce sont des personnes que j'ai croisées au hasard de mes pérégrinations dans le monde. Elles n'ont ni pensées ni actions parfaites. Elles correspondent simplement à un certain idéal que je me suis fait de l'humanité aimante et solidaire. Elles sont parfois franchement laides et répugnantes. Elles sont parfois pas propres. Elles ont presque toujours bon coeur. Elles donneraient leur chemise, même s'ils n'en ont qu'une et qu'elle est sale et élimée.

Plus je vieillis, plus ma révolte devient pure comme le cristal.

Elle ne tolère plus les penseurs, les philosophes, les écrivains, les politiciens, les artistes, les rhéteurs, les bretteurs, les journalistes, les anthropophages et autres empêcheurs de danser, rire, chanter, dessiner et faire l'amour.

Elle est devenue encore plus sauvage que la révolte organisée des théoriciens de telle ou telle conceptualisation d'une attitude, d'une mode ou d'une vie tribale.

Je n'ai plus envie d'obéir à qui ou quoi que ce soit.

Si je me conforme de temps à autres, c'est par absence d'alternative. Je ne suis pas parfait et, sans chercher à me soumettre, je comprends que je ne suis parfois qu'un fétu de paille dans cette société qui s'attend à ce que je ferme ma gueule et me tienne dans les rangs en certaines circonstances que je vomis aussitôt que je reviens chez-moi.

Je déteste toute forme d'autorité, en effet.

Je n'admire personne qui tient à se faire un nom et entretient sa légende avec des billevesées qui ne m'impressionnent jamais.

Je ne suis jamais béat devant un pape, un premier ministre, une célébrité ou un dieu.

Je réserve mon enthousiasme pour les petits, les écrasés et les humiliés qui relèvent cent fois cette tête qu'on voudrait leur couper.

Tous les médaillés du monde me sont indifférents.

Tous ceux qui réussissent ne me disent rien.

Je porte dans mon coeur quelque chose d'indéfinissable comme la fierté de ceux qui ont été vaincus par des gredins et des canailles.