mercredi 2 décembre 2015

De la philosophie en tant que bouclier

Les sages de nos antiquités grecques et romaines, de même que les sages de toutes les époques, ont cherché un moyen de nous préserver de la souffrance.

Pour Bouddha, la solution résidait dans le fait qu'il vivait sa dernière vie. La souffrance était représentée par le cycle des naissances et des réincarnations propres à la tradition hindouiste. Qu'est-ce qui cause la souffrance? La naissance, puis la renaissance... Bouddha ne se réincarnerait plus. Il quitterait à jamais toute forme de vie. Du coup, il se sentit illuminé et rempli de sagesse.

-Si la vie te fait si mal que ça, lui disait Mara l'esprit du Mal, pourquoi ne meurs-tu pas tout de suite?

-Je ne meurs pas tout de suite parce que je suis un pont entre ce monde de souffrance et la dissolution dans le néant, disait substantiellement Bouddha. Je suis ici pour aider ceux qui sont prisonniers du cycle des naissances et renaissances...

-Ah bon.. Puisque tu le dis, devait sans doute lui répéter Mara. Et ce rien-là, ça ressemble à quoi?

-... lui répliqua Bouddha, les yeux mi-clos.

***

Épictète était l'esclave d'Épaphrodite, un esclave affranchi de l'empereur Néron qui le traitait comme de la merde. Épaphrodite lui a pété la jambe pour lui signifier qu'il était son maître et pouvait disposer de lui comme il l'entendait. Fort heureusement pour Épictète, il devint lui-même affranchi à la mort de son maître pour une raison qui nous échappe encore.

Sa philosophie, que d'aucuns pourraient considérer comme de la résignation, est une manière de résister à l'insupportable.

Elle prône le lâcher-prise. Ce que nous ne pouvons pas contrôler ne doit pas nous affecter. Peut-on contrôler la pluie, l'orage, l'esclavage? On peut toujours s'opposer à l'esclavage, mais au moment où notre maître nous pète la jambe, il vaut mieux le regarder froidement dans les yeux en se disant qu'il ne contrôlera jamais notre esprit, dusse-t-il nous découper en rondelles.

***

Chez les Haudenosaunees, pour ne nommer que ceux-là, on torturait les prisonniers pour tester leur résistance. Ceux qui pleuraient étaient tout de suite exécutés. Ceux qui résistaient avaient une chance de survivre à la torture et même d'être adoptés par la tribu.

-En toutes circonstances, apprenait l'aborigène de l'Île de la Tortue, sois toujours prêt à entonner ton chant de la mort.

On te coupe un doigt? Démontre-leur que tu ne ressens rien.

On t'arrache les yeux, la langue, alouette? Sois stoïque et fort.

***

Épicure, un autre stoïcien, représentait l'idée du lâcher-prise avec une allégorie.

Phalaris, tyran d'Agrigente en Sicile, faisait usage d'un taureau d'airain pour supplicier les condamnés. On enfermait le condamné dans ce taureau de métal et on le faisait chauffer à blanc jusqu'à ce que le condamné y meure dans d'atroces souffrances.

Épicure disait que la philosophie devait servir à résister à toute forme de souffrance, y compris celle de mourir brûlé vif dans le taureau de Phalaris.

Si l'on condamnait un sage à y mourir, celui-ci devrait dire: "que cet endroit est chaud! qu'il est confortable..." pendant qu'il passerait au supplice.

L'amour de la sagesse, pour les stoïciens comme pour les bouddhistes et les autochtones, passe invariablement par l'absence de douleur, c'est-à-dire ce que les Grecs nommaient l'ataraxie.

Et on atteint cette ataraxie par des moyens purement intellectuels, par la force de notre esprit. Voilà.

***

Le plus grand drame de notre époque est sans aucun doute cette perversité de l'âme qui fait en sorte que les enfants soient soumis au culte du pleurnichage et de la médiocrité.

On ne doit pas avoir honte de pleurer.

On ne doit pas avoir honte d'être une mauviette.

On doit se sentir fort d'être faiblard, braillard et débordant d'émotions.

Avoir de la colonne vertébrale passe pour un sentiment vieux jeu.

Être une force de la nature est vue d'un mauvais oeil par cette société de mollassons menacés de disparaître au premier coup de vent.

Quelle justice doit-on espérer de gens qui sont incapables de se défendre?

Quelle solidarité pouvons-nous espérer de ceux qui craignent leur ombre?

Diogène balancerait sa lanterne au bout de ses bras s'il revenait en notre monde. Il ne se donnerait même pas la peine d'y chercher un homme ou une femme digne de ce nom. Il s'en irait se réfugier dans la forêt avec quelques Iyéyous solitaires qui vivent encore de la chasse, de la pêche et de la trappe.

***

Un de mes professeurs de philosophie, un stupide théoricien gagné à la cause de la philosophie du langage, avait coutume de commencer ses cours par une démonstration.

Il écrivait sur le tableau noir le mot philosophie puis y traçait deux traits. Un trait qui conduisait à mode de vie et un autre qui menait à système de pensée. Il rayait l'expression mode de vie pour ensuite nous dire qu'il allait uniquement se consacrer à la philosophie en tant que système de pensée. Ensuite, il se rendait aux toilettes pour renifler sa dose de cocaïne...

Il va sans dire que je me rebellais contre cette façon de voir.

J'étais un indécrottable klimovien, c'est-à-dire un chaud partisan de mon professeur Alexis Klimov pour qui la philosophie était essentiellement ce qu'elle devait être: l'amour de la sagesse, la quête de la connaissance, le Grand Art...

***

J'aurais pu devenir professeur de philosophie si j'avais été moins philosophe et plus priseur de cocaïne.

Je ne me voyais pas enseigner des syllogismes stupides, des idéologies déconnectées de la vie et des théories creuses sur le matérialisme dialectique...

J'ai compris, un peu tard, que la philosophie m'attendait ailleurs qu'à l'université. Elle serait toujours là pour m'accompagner dans mes lectures, mes voyages, mes amitiés et mes inimitiés.

Quand tout va bien, je me dis que tout va bien.

Et quand tout va mal, je me répète encore que tout va bien.

Je ne dis pas ça par déni de la réalité.

Je me sers de la philosophie pour survivre à l'insupportable.

Tant que la philosophie me console, je résiste à tout.

On peut me découper en rondelles, me brûler vif, me détruire: tout va bien.

Je serai toujours prêt à entonner mon chant de la mort.

Du moins, je le souhaite.

J'espère de la philosophie qu'elle me préserve de toute forme de ressentiment, de colère et de souffrance.

J'espère de la philosophie qu'elle soit mon bouclier.





1 commentaire:

monde indien a dit...

La philosophie est bouclier , oui , et elle met aussi en phrases des choses que le quotidien prosaïque ressent mais ne sait pas comment les dire -
Sur ces dits nous établissons des consensus entre nous ou les refusons -
Ceux que nous refusons sont aussi importants que ceux que nous acceptons -
Avant le consensus il y a la pensée libre et indépendante , individuelle , et la reconnaissance de l ' autre , chéri .
Sans philosophie il n ' y a ni couilles ni ovaires -
La philosophie n ' est peut-être que rêves , mais nos rêves ne sont pas des illusions - ils sont nos désirs - dû-t-on les débusquer dans les calumets et les bouteilles -
La philosophie ouvre la porte des rêves , il n ' y a plus qu ' à la franchir , en consensus - en amitié , en humanité -