mercredi 23 décembre 2015

Lamproie et sa veille de Noël de 1995

Cela s'est passé la veille de Noël au milieu des années '90.

C'est du moins ce dont se souvient Mario Langlois, alias Lamproie pour une raison qui nous échappe tous.

Lamproie a toujours une ou plusieurs histoires à nous raconter. Il les tire de sa mémoire comme d'autres tireraient des lapins d'un chapeau, sauf que ce ne sont pas des lapins et qu'il ne porte jamais de chapeau. Sa longue crinière balaie le vent. Son nez est petit et droit. Son menton est pointu. Ses lobes d'oreille sont énormes. Ses mains sont dotées de cinq doigts. Ses paroles sont d'or pour ceux qui s'ennuient et ne demandent pas mieux que d'entendre ses racontars.

-Ça s'est passé la veille de Noël, au milieu des années '90, nous disait-il en bourrant sa pipe de haschisch.

-Il paraît que Trudeau va légaliser le pot, lui disait Marie-Maude, une fille qui ne boit que de l'eau et ne touche à aucune drogue.

-Ouin, c'est pas moé qui va acheter du pot légal... Ça va coûter les yeux de la tête pis ça gèlera même pas...

-Qu'est-ce que tu disais Lamproie? l'interrompit Arnaud, un gars qui ne buvait que du café noir et sans sucre.

-Hein?

-Tu parlais de la veille de Noël...

-Ah oui! C'était à la veille de Noël, dans les années '90... enchaîna Lamproie. Il neigeait des gros flocons mais y'avait pas d'vent. Les gros flocons flottaient dans l'air. C'était beau... Pis moé, j'étais tout seul... Ma blonde m'avait lâché depuis deux mois parce qu'all' aimait pas l'frette pis toutte... Avait crissé son camp en Thaïlande... J'étais un peu triste, pas parce que c'te crisse de folle était partie, mais parce que j'étais tout seul pis toutte la veille de Noël... 

-C'est triste être seul la veille de Noël, crut bon d'ajouter Marie-Maude en buvant sa gorgée d'eau qui fit glouglou dans la bouteille.

-Mets-en qu'c'est triste! C'est Noël, tout l'monde fête, pis toé tu te r'trouves tout seul comme un chien qui râle... Ça fait que j'm'étais arrêté au dépanneur pour m'acheter deux grosses king cans que j'ai calées en moins de deux après avoir fumé mon joint... Pis là j'me suis dit qu'i' fallait que j'aille dans les bars, au centre-ville, pour voir du monde...

-C'est moins plate dans les bars que tout seul... Mais on peut se sentir tout seul aussi dans les bars, philosopha Arnaud le buveur de café.

-Mets-en! Ça fait que j'marche sur les trottoirs pis j'm'en va's tranquillement vers le centre-ville... Tout d'un coup, une belle fille avec un gros manteau de fourrure me croise et me salue... J'lui dis salut, bien entendu, mais j'la connais pas. Elle a l'air aussi pété qu'moé pis j'vois qu'elle vient d'pleurer... Ça va-tu? que j'lui demande. Pis là v'là-t'y pas qu'A s'met à pleurer toé chose... Bouhouhou snif snif pis bou ha ha! Tabarnak... J'sais plus quoi faire moé-là! Voyons! Braille pas que j'lui dis! Braille pas toé chose!

-Elle devait être bien triste, dit Marie-Maude en s'enlevant une graine dans l'oeil.

-Oui, très triste... Ça fait que moé j'avais pas d'Kleenex... J'lui passe mes mitaines pour se moucher mais elle en veut pas... Pis A me d'mande c'que j'fais... J'm'en va's boire au centre-ville que j'lui dis, bien sûr, puis A me d'mande si A peut y aller avec moé... Oui, oui que j'lui dis. Marche avec moé, fille, pas d'trouble... J'peux-tu t'prendre par le bras? qu'A m'dit. Oui, oui, qu'j'y réponds... Pis là moé pis elle on descend au centre-ville comme des amoureux, elle qui m'tient l'bras pis moé fier comme un paon d'avoir une maudite belle pitoune pendue à mon bras... J'me dis craille de caltor! C'est mon cadeau d'Noël c'te fille-là... Merci mon Dieu! Alléluia en pyjama!

-Ouin, on peut dire que t'étais chanceux ce soir-là, ajoute Arnaud, à moins que ce ne soit Jean-Luc, le gars qui ne boit que du Seven-Up.

-Chanceux? Attends! J'ai pas fini... J'marche avec la belle fille, toé chose, pis on s'rend à L'Impasse. La fille est toujours à mon bras pis A me d'mande si j'ai un vingt pour faire d'la poudre... J'ai juste quarante piastres su' moé pis j'su's pas chaud avec la poupoudre... Ça fait que j'lui dis que j'ai pas d'argent pour la poupoudre... Ça fait qu'A m'traite de trou d'cul... A m'lâche le bras pis A va voir d'autres gars... Je l'prends mal su' l'coup... Pis j'me dis qu'c'est une crisse de folle...

-Mets-en! C'est une crisse de folle! acquiesce Marie-Maude.

-La soirée passe... J'm'occupe plus d'elle... Je bois ma p'tite bière... J'fume mon p'tit joint... Pis j'la vois qui rit et s'amuse avec un gros crotté qui a l'air d'lui payer d'la poudre... J'en fais pas un plat... Au moins A braille pas... All' a du fun.

-Pis? demande Jean-Luc, à moins que ce ne soit Arnaud.

-Pis? Rien... J'suis rentré chez-nous tout seul... J'ai écouté Docteur Jivago qui jouait à tévé... À moins qu'c'était un film d'Ingmar Bergman... Fanny pis Alexandre... J'sais plus... Pis là j'me mets à brailler, parce que j'feelais pas... Mais j'ai pas brailler longtemps. Juste trente secondes... Pis j'me suis dit d'la marde! Le bonheur c'est comme du sucre à crème: quand t'en n'as pas, tu t'en fais!

-Pis? qu'ils l'interrogent tous pour lui tirer les vers du nez.

-Pis rien... Rien de rien... conclut Lamproie. Les histoires y'ont parfois un début, un milieu pis pas d'fin... J'su's quand même pas pour inventer n'importe quoi pour vous faire plaisir!


1 commentaire:

monde indien a dit...

Se sentir désespérément seul-e le soir de Noël , quoi de plus normal , hélas ?
Cette ( pas Sète ! ) fête n ' en est pas une , qui est une fête du fric et rejette ceux et celles qui n ' en ont pas -
Elle est aussi une fête , des enfants et de la famille , et qui ne considère pas , rejette , ceux et celles qui n ' ont pas de famille -
Ces noëls sont des abjections !!!
Retrouvons nous entre nous pour faire front à ces horreurs -
Mais ne baissons pas la garde :
ils en remettent une deuxième couche avec le réveillon de nouvelle année !!!!!!
Ils s ' y souhaitent leurs souhaits pour un nouvel an aussi bon que le précédent , mais crachent sur ceux et celles qui auront toutes les malchances d ' avoir une nouvelle année aussi mauvaise que celle qui vient de s ' écouler !
Nous serons toujours là autour des braseros de l ' hiver , vous avec nous et nous avec vous , une fois de plus jusqu ' à ce que touts et toutes soyons heureux de vivre -
C ' est la seule raison pour laquelle je nous souhaite une bonne fin d ' année malgré toutes ces conneries !
Avec toute mon affection et mon amour ,
Charles , de Sète -