jeudi 24 décembre 2015

Elvira Lemire se souvient

Elvira Lemire est une vieille dame de quatre-vingt-dix-huit ans qui a vu pas mal d'eau couler sous les ponts. Elle n'est pas si fripée pour son âge, mais on ne lui donnerait pas vingt ans. Elle est un peu sourde et sa vue n'est plus très bonne. Par contre, elle tient encore sur ses deux pieds et n'a aucune perte de mémoire. Ce qui en fait une source de souvenirs intarissable.

Elvira a connu l'époque où l'on livrait le lait et la glace avec des voitures attelées à des chevaux. Elle a connu les débuts de l'aviation, le cinéma muet, les trottoirs de bois, les tramways et les premiers feux de signalisation.

Hier, elle se berçait dans sa chaise tout en racontant ses souvenirs.

-Dans mon temps, on n'donnait pas d'cadeaux. On recevait une orange pis un chapelet dans un vieux bas pis c'était toutte. Pas de poupées, de jeux d'Internet pis de quossins d'même. Rien que des oranges, des chapelets pis des fois des mitaines. À notre fête, on n'avait pas de gâteaux. C'est à peine si on savait qu'c'était notre fête. On n'en faisait pas un plat. On savait même pas quel âge on avait... Aujourd'hui, avec les Internets pis les ordinateurs, el' monde sait pas apprécier c'qu'i' z'ont. Ça leu' z'en prend plus, toujours plus... Mes frères y jouaient au hockey avec du crottin d'cheval pis i' faisaient leu' bâtons avec des planches... Nous autres, les filles, on s'faisait des poupées avec des chiffons... Aujourd'hui, ça prend ci pis ça prend ça pis el' monde sont jamais contents! Nous autres, on n'avait rien mais on était heureux... Jésus, Marie, Joseph! On savait même pas qu'on n'avait rien!!!

Elle continua à se bercer en parlant toute seule tandis que ses arrières-petits-enfants s'envoyaient des textos sans la regarder et sans l'écouter.

-Grand-m'man Elvira on t'a acheté un beau chapelet... lui dit sa filleule Armande Gaudreau, après avoir consulté ses messages sur Facebook.Y'a été bénit par le pape lui-même...

-Ah ben vous z'auriez pas dû! Gardez don' vot' argent pour vous autres! La vie coûte assez cher de même! Ça doit pas être donné un beau chapelet d'même... Bénit par el' pape en plus! C'est loin el' Vatican... Ça coûte d'l'argent aller là! J'ai mon voyage! Vous z'auriez don' pas dû! Ma foi du bon Dieu! Sainte-Anne-de-Sorel! Un chapelet!!!


3 commentaires:

monde indien a dit...

Ainsi va la vie de l ' humanité !
Est-ce bien ? ce n ' est sûr !
Ainsi en va-t-il de l ' âge que nous prenons et où nous nous prenons à remémorer ce que disaient nos grand-parents , que nous ne comprenions pas bien et qu ' il nous semble mieux comprendre maintenant - ces soupirs pleins de sous-entendus qu ' ils ne savent comment mieux exprimer ...
La vie des humains va produisant de + en + d ' objets inutiles qui n ' ont peut-être d ' autre fonctions que d ' interroger er préciser ce que sont nos désirs - étrange histoire , mais ne l ' oublions pas -
Ces objets ont + que certainement une fonction d ' aliénation monstrueuse bien que je récuse son acception conventionnelle -
Ces objets qui ne nous rapprochent que de quelques millimètres de nos désirs , nous projettent dans des futurs de + en + irréalistes -
Pour illustration , cette immortelle chanson de Boris Vian : La complainte du progrès :
https://www.youtube.com/watch?v=9PTqTjHs5c0

J ' ai lu une carte-postale que ma grand-mère écrivait à son cousin ( son amour platonique et ( ? ) indigne : elle lui relatait un voyage qu ' elle avait fait , en France , de Marseille ( elle était marseillaise ) à Dignes , en voiture avec ses parents dans les années 1920, voyage qui leur avait pris une bonne journée , et elle lui disait ceci : nous avons fait une bonne route , nous n ' avons croisé qu ' une seule voiture .

Tout ça pour répondre à ton texte et dire que je doute autant que le " progrès " nous apporte autant de progrès qu ' il le prétend , ni que les traditions nous apportent autant de bien-être qu ' elles le prétendent -

Il nous faut trouver d ' autres voies -

Que le miel coule sur vos barbes ou sur vos visages de femmes !

Axé !!!

Denis Rheault a dit...

Gaëtan, lâche pas la patate ! C'est très bon, ce que tu fais. J'aime te lire ; l'air de rien (tout en faisant semblant de ne pas y toucher comme les peintres), tu fais d'excellents tableaux. Bonne année, Gaëtan.
Denis Rheault

Denis Rheault a dit...

Gaëtan, lâche pas la patate! C'est très bon, ce que tu fais. J'aime te lire ; l'air de rien (tout en faisant semblant de ne pas y toucher comme les peintres), tu fais d'excellents tableaux. Bonne année, Gaëtan.
Denis Rheault