samedi 5 décembre 2015

Charité bien ordonnée

Soeur Matamain, c'était son surnom, s'occupait d'une charité qu'elle voulait chrétienne même si tous les contribuables étaient mis à partie pour ses bonnes oeuvres subventionnées. Les athées, les bouddhistes et même les musulmans payaient des taxes et des impôts pour que Soeur Matamain puisse se donner des airs de charité chrétienne avec toute l'hypocrisie crasse qui vient trop souvent avec.

Soeur Matamain s'appelait Hectorine Lafrange. Soeur Hectorine en fait. On l'appelait Soeur Matamain comme dans Mets-ta-main-dans-mon-cul pour une raison qui m'échappe. Quoi qu'il en soit, tous les pauvres du quartier l'appelaient Soeur Matamain, la vieille vache des Artisans du bonheur qui s'occupe de nourrir les pauvres avec les dons d'aliments périmés reçus à droite comme à gauche.

Soeur Matamain faisait partie du conseil d'administration des Artisans du bonheur et tenait à ce que la charité soit bien ordonnée. Elle dirigeait la distribution de nourriture d'une main de fer. C'était comme si tous les pauvres venaient l'importuner pour lui demander à manger. C'est effectivement ce qu'ils faisaient tous, quêter de la nourriture. Soeur Matamain tenait à ne pas perdre le contrôle de cette foule d'assistés sociaux plus ou moins vulgaires et souvent incapables de se tenir à leur place dans la file d'attente.

-Pas plus d'une personne à la fois! qu'elle leur disait souvent en faisant de gros yeux. Vous devez attendre dans la file et venir seulement lorsque je vous l'aurai dit. Et n'oubliez pas d'aller chercher votre bon d'alimentation à la caisse... Nous devons vérifier si vous recevez un chèque d'aide sociale... Ceux qui n'en reçoivent pas doivent rencontrer notre intervenante qui va décider si nous pouvons vous donner... C'est du cas par cas autrement tout le monde viendrait se servir comme si c'était donné! Le gouvernement nous subventionne aussi en fonction de notre clientèle d'assistés sociaux... Donc, vous devez avoir votre billet, absolument! Autrement vous ne pourrez pas avoir de nourriture!!!

Soeur Matamain était, en un mot, désagréable.

Cette vieille vierge flétrie se croyait en pouvoir de rappeler aux pauvres qu'ils lui devaient tout.

-C'est à votre tour! Vous devez avancer madame! Donnez-moi votre billet! Vous avez votre billet? Vous recevez un chèque d'assistance sociale?

-Euh oui...

-Pas plus que trois pains et pas plus que deux desserts... Vous avez droit à deux sacs. Avancez et nos bénévoles vont vous donner des choses... Et puis, avant de quitter, vous devrez me montrer vos sacs. C'est pour nous assurer que vous n'avez pas plus que trois pains et pas plus que deux desserts... Ensuite, et bien je vous remettrai un chapelet et une prière à la Sainte-Vierge... C'est pour vous aider... En priant, on trouve les solutions à tous nos problèmes... Oui....

La pauvre dame, qui semblait d'ailleurs fraîchement sortie de prison avec ses tatouages et ses cheveux verts, fit comme le disait Soeur Matamain. Elle reçut ses deux sacs de victuailles, avec pas plus que trois pains et deux desserts, puis elle montra le contenu à Soeur Matamain qui lui remit un chapelet et une prière à la Sainte-Vierge.

-Merci ma soeur... lui dit la pauvresse.

-C'est ça... Bonne journée... Et au suivant! Vous avez votre billet?

Cette fois c'était un type plutôt louche, peut-être un étudiant ou bien un jeune drogué.

Soeur Matamain était encore plus méfiante que d'habitude. Elle tentait de percer son âme avec son regard frigorifié.

-Vous avez votre billet? Vous recevez de l'aide sociale...

-Oui... Mais j'suis étudiant... J'attends mon prêt et bourse... J'ai rien...

-Vous avez bien rencontré l'intervenante?

-Oui... Je n'avais pas le trois dollars....

J'oubliais de dire que les pauvres doivent débourser trois dollars pour avoir droit à la charité. Ce n'est pas parce que c'est donné que les Artisans du bonheur ne doivent pas rentrer dans leur argent. Qu'est-ce que c'est que trois dollars pour deux sacs avec trois pains et deux desserts? C'est trois fois rien.

Évidemment, ceux qui n'ont pas d'argent pourront tout de même se mettre en file après être passé devant l'intervenante qui les soumettra à une batterie de questions.

-Prenez-vous de la drogue?

-Avez-vous fait de la prison?

-Est-ce que vous vous protégez au cours des relations sexuelles?

L'étudiant avait subi toutes ces questions, évidemment, et c'était au tour de Soeur Matamain de l'humilier pour lui faire regretter de faire la file à la banque alimentaire plutôt que d'aller se servir lui-même dans les conteneurs à déchets.

L'étudiant a obéi à Soeur Matamain, pour les deux sacs, les trois pains et les deux desserts, mais lorsque vint le moment de recevoir son chapelet et sa prière de la Sainte-Vierge, son sang d'ingrat fit trois tours.

-Je ne crois pas à cette bullshit. Dieu n'existe pas.

-Comment? lui répliqua Soeur Matamain tout en ayant l'oeil mauvais.

-Je ne crois pas à ces absurdités. La charité est subventionnée par tout le monde ici, non? Pourquoi devrais-je me farcir des discours religieux et des hosties de chapelets? Je n'ai pas volé une banque sacrament! J'ai seulement faim parce que je n'ai plus rien!

-Monsieur, si vous appreniez à prier vous seriez moins malchanceux!

-M'en calisse de la religion sale! Hostie d'église d'hypocrites pleins de marde! Faut qu'l'église nous fasse sentir qu'elle donne même quand elle n'a rien à voir avec ça!!! Donnez-moé mes hosties de trois pains pis mes deux desserts pis laissez faire vos tabarnaks de discours creux pour petits pauvres écrasés! Donnez-nous de la justice, de la fierté, n'importe quoi calice, et surtout la révolution!

-Monsieur, je vous prie de vous taire... Prenez vos affaires et sortez ou j'appelle la police!

L'étudiant n'alla pas plus loin dans sa harangue. Il sortit, l'air tout aussi outré que penaud, sans oublier de gueuler que les pauvres devraient faire la révolution.

Cela fit sourire un ou deux pauvres et enragé quelques bénévoles.

-On prend la peine de lui donner pis c'est de même qu'il nous remercie! déclara madame Casgrain, une larbine parmi tant d'autres.

Soeur Matamain retrouva sa mauvaise humeur et poursuivit avec le suivant.

-Avez-vous votre billet? Recevez-vous de l'aide sociale?

1 commentaire:

monde indien a dit...

Merci encore pour ce billet , un de + que tu multiplies - Les uns ajoutés aux autres puisque la multiplication est une addition réitérée - Ici où on voit que le partage ce n ' est pas cela -
Le partage n ' est pas le partage de la pauvreté ( et qui + est , sous condition ! ) mais le partage , sans condition , de la richesse et du bonheur d ' exister -
Pour illustration , une photo de l ' atelier d ' un artisan-artiste que j ' avais gardée dans mon stock de photos récupérées sur internet - mais je ne sais pas d ' où ni de qui il s ' agit - comme quoi il n ' y a pas besoin de technique aucune , juste d ' être de l ' humanité sincère - ( je ne dis pas le mot " humanisme " que je n ' aime pas - il ne faut qu ' être humains - ) Photo que je montre sur le dernier post de mon mini-blog :
http://mondeindien.centerblog.net/147-pensee-critique