vendredi 16 septembre 2011

Maude Grenon n'est pas Sissi l'Impératrice mais au moins on lui fout la paix

Il n'est pas facile de demeurer calme et sain d'esprit en toutes circonstances. Il se vend des tas de pilules pour résister aux affres de ce que l'on appelle sans rire la civilisation. Des pilules pour rire ou pour dormir. Voire pour oublier.

Il faut être fait fort dans son for intérieur pour ne pas se faire emporter par la vague scélérate.

Maude Grenon était comme ça, stoïcienne comme mille stoïciens, capable de passer au-travers toutes sortes de manifestations d'emportements et de démaîtrise de soi. C'était une petite madame bien portante qui ne parlait pas tout le temps et qui avait un regard intense quand on lui parlait. Ce regard, c'était sa bulle de protection, son bouclier contre tout le stress du monde entier.

Elle était bouchère de profession et travaillait dans un énorme abattoir de la rive Sud du fleuve Magtogoek où l'on produisait essentiellement de la viande chevaline. 

Son tablier était toujour beurré de sang, évidemment. Mais elle n'en était pas moins stoïcienne pour autant. Et même qu'elle était plutôt végétarienne. La viande l'écoeurait. Surtout la viande rouge. Ça lui rappelait trop son travail, son tablier toujours beurré de sang.

N'empêche qu'elle résistait en pas pour rire, Maude Grenon.

Il y en avait des déglingués dans son équipe, des Jérémie qui braillaient tout le temps, ah misère ah malheur, comme le hyène du dessin animé de Hanna-Barbera.

Et elle leur tournait seulement le dos aussi vite en y allant d'une formule efficace et laconique.

-Bon ben... faut qu'j'aille chier.

C'était vulgaire, bien sûr, mais c'est que vous n'avez pas travaillé dans un abattoir si vous pensez qu'on y cause comme dans Sissi l'Impératrice. On se parle solidement et d'autant plus pour ne pas se laisser happer par les déceptions des uns et des autres.

Ce n'est pas par manque de compassion que Maude Grenon te les revirait tous l'un après l'autre. Pas du tout. C'était de la bonne pâte, Maude. Mais travailler toute la semaine à l'abattoir, et faire toujours face aux plaintes des uns et des autres, sans que rien ne change jamais, comme si la vie était toujours ensanglantée, eh bien ça ne lui revenait pas. C'était par instinct de survie qu'elle les revirait tous, pour ne pas avoir à consommer des pilules comme des pastilles de Tictac.

-Comme ça, on me crisse la paix... disait-elle pour se justifier.

Mais elle n'avait pas besoin de se justifier. Elle bossait comme cinq braillards. Elle t'en découpait du cheval, avec la grâce et la dextérité d'un regard serein sur une activité a priori absurde. Elle cherchait le coup de couteau parfait, avec l'effort qu'il faut, ni plus ni moins. Elle avait une attitude très zen face à son boulot et, du coup, c'était hallucinant la production qu'elle pouvait faire.

Elle se crissait bien de devenir l'employée du mois ou bien une quelconque stakhanoviste. Maude travaillait vite et bien pour mieux tuer les heures qui la séparaient de son doux foyer où elle retrouvait un sens à sa vie.

Les braillards ne braillaient jamais longtemps devant Maude Grenon et, franchement, il y a sûrement quelque chose à tirer de cette histoire. À moins qu'il n'y ait rien. C'est possible aussi.

Mais ne comptez pas sur moi pour vous raconter des histoires du genre Sissi l'Impératrice. Fuck it.