vendredi 9 septembre 2011

Le jour où il ne restait plus que le centre-ville de Trois-Rivières en termes de peuplement humain

Tout était tombé. Tout. Même l'Internet. Et surtout l'électricité.

C'était l'hiver. Il faisait froid.

-Il fallait bien que ça arrive... L'être humain est vraiment une merde, qu'il disait.

Il s'appelait Pierre. Pierre Forget. C'était un petit moustachu de quarante-et-un ans. Il ne bégayait jamais et portait toujours les mêmes tee-shirts, dont un où s'était écrit «je m'en côlisse».

Cela faisait trois jours que tout était foutu. Pierre en était venu à l'évidence: ils étaient les derniers humains sur terre. Que s'était-il passé? Difficile à dire. Mais tout portait à croire qu'il ne restait plus que ces quelques pâtés de maison du centre-ville de Trois-Rivières dans tout le monde entier.

Le cataclysme était d'origine humaine selon Pierre. Mais il pouvait tout aussi bien y avoir d'autres causes. Pour le moment, le fait était qu'il ne restait plus rien que le centre-ville. Tout avait été rasé sur toute la terre et les communications ne fonctionnaient plus.

Alors les gens se sont mis à se parler.

-Va ben falloir ramasser nos vidanges, mettre de l'ordre au centre-ville, j'sais pas, se disait-on entre voisins.

Bon, la catastrophe pouvait bien être d'origine humaine, parce que Errare humanum est, perseverare diabolicum et toutes ces conneries en latin.

Néanmoins, Pierre voyait bien que la catastrophe avait eu du bon pour le quartier.

Tout le monde s'était mis à se serrer les coudes. Plus personne n'était mis de côté.

Lui-même s'était attendu à un déchaînement des passions, à un retour de la loi de la jungle.

Mais non. C'était comme si le groupe prenait conscience de sa fragilité et voulait survivre pour tout un chacun.

Les gens se sont mis à s'entraider. On a  mis la bouffe en commun et les bourgeois n'avaient pas une plus grosse part que les autres. C'était comme si l'on se disait qu'on survivra ensemble ou bien qu'on y passera tous.

Pierre Forget, rien que pour l'entretien de sa moustache, trouva facilement un voisin pour lui passer une lame de rasoir. Il l'échangea contre quatre épingles à linge. Un bon deal. Une politesse nécessaire entre semblables, rien de plus.

Évidemment, les choses n'étaient plus tout aussi faciles.

Mais l'électricité était revenue. Et on pouvait diffuser en boucles tous les enregistrements de la communauté sauvés du Cataclysme.

En moins d'un mois, toute la civilisation avait à peu près été recréée, avec plusieurs vices en moins.

L'électricité et la télé était gratuites évidemment. On allait pas se faire chier avec les conventions d'un Ancien Monde qui avait si lamentablement échoué.

-Y'a eu sept milliards de morts calvaire! Ça se peut-tu qu'nous autres on pourrait faire les choses autrement jéritol?

Cette phrase de madame Lamothe devint célèbre dans tout ce qu'il restait du monde entier, le centre-ville de Trois-Rivières, mais oui, même si c'est dur à croire.

La criminalité était rare. Parce que celui qui se faisait pogner était condamné à l'exil, c'est-à-dire à errer seul de par le vaste monde. On le déposait en hydravion sur une île déserte, quelque part, loin au Nord, pis débrouille-toé mon chum. On reviendra te reprendre si t'es fin. Autrement tu trouveras comment faire pour te nourrir dans le manuel de survie en forêt qu'on t'a remis. Si tu ne sais pas vivre avec tes semblables, apprends à vivre seul le smatte.

Je m'éloigne un peu de mon récit, bien sûr, mais qui vous dit que c'est un récit, hein?

C'est un témoignage, voyons donc.

Écrit en l'an de grâce 32 de la Refondation du Monde.

Les religions sont tolérées, bien sûr, mais on envoie les fanatiques sur les îles désertes, comme pour les autres bandits. Ce qui fait que les attentats sont inexistants. Le monde se parle. Ton dieu est aussi smatte que le mien. C'est le même dieu sous un autre nom. Et toi qui ne crois pas en dieu je t'offre une bière.

Franchement, les gens savent vivre, du moins pour ce qu'il reste des gens.

Une poignée de Trifluviens et Trifluviennes qui collaborent, partagent et apprennent à revivre ensemble.

Fuck! On ne barre même plus nos portes. Comme sur les réserves d'Indiens jadis.

C'est sûr que cet hécatombe sinistre gâche notre bonheur. Sept milliards de morts ce n'est pas de la tarte.

Mais Pierre Forget le moustachu, moi et tous les autres, on se dit qu'on n'y peut rien changer, que c'est comme ça et qu'il faut faire avec.

De toute façon le Grand Cataclysme s'enseigne à l'école. Parce que les écoles existent encore, malheureusement. Que voulez-vous. Faut bien retrouver son petit traintrain quotidien.

Là-dessus, je vous quitte. Il y a Cosmos 1999 à la télé.