mercredi 27 juillet 2011

Il faisait chaud sur la rue Cloutier en 1979

Ça se passait à la fin juillet de l'année mil neuf cent soixante-dix-neuf.

Le soleil était de plomb. On aurait pu se faire cuire un oeuf sur le capot d'un char. C'est l'expression consacrée pour dire qu'il faisait chaud en tabarnak.

Tout le monde gueulait sur la rue Cloutier, une rue sans arbres, sinon le lilas de mes parents. Une rue ordinaire du faubourg à m'lasse.

Les lois ne se rendaient pas jusque dans notre quartier mais nous avions l'eau potable et l'électricité.

On entendait les voisins gueuler toute la journée par temps chaud. Et ils pouvaient gueuler sans se faire inquiéter par les beux, ces fucking niaiseux.

-Mon hostie d'chien! T'as encore bu toute la paye mon tabarnak! hurlait Unetelle.

-M'en va's t'la farmer ta yeule ma cibouère! entendait-on rouspéter.

Et c'était ensuite le boucan. Bing. Bang. Crack. Ça criait. Les enfants pleuraient. Les chiens jappaient. Led Zeppelin jouait fort. Et le mal passait d'un côté à l'autre de la rue Cloutier, comme une vague, comme si c'était naturel de vivre ainsi dans un atmosphère glauque de misère, de pauvreté et de promiscuité.

-M'en va's  t'arracher 'a face ma christ de vache! couinait encore le porc d'à côté.

-Essèye-toé 'ien qu'une fois mon enfant d'chienne! ressassait sa douce moitié. M'en va's t'ouvrir de bas en haut a'ec el' couteau d'boucherie!

Et bing, bang, crack encore. D'autres voisins s'engueulaient sur leur balcon, sur le trottoir, dans la ruelle, partout.

J'étais assis sur la galerie d'en arrière, près de la tank à huile. J'avais onze ans et vouais un culte à la solitude. Je crevais de chaleur autant que de rage de vivre loin de ce cirque de bêtes féroces.

Je lisais Rubriques à Brac de Gotlib.

Et je me disais qu'un jour je serais Gotlib ou bien Capitaine Flam.