mardi 2 novembre 2010

Une vraie histoire d'amour

Il est difficile de parler de l'amour. Quand on le vit intensément, on préfère ne pas en parler de crainte que l'amour ne s'envole.

Ceux et celles qui parlent le plus d'amour sont généralement ceux qui vivent une relation malheureuse.

Ne me dites pas que vous n'avez jamais remarqué ça. Les poèmes et les chansons d'amour sont tous écrits par des personnes en peine qui ne savent plus quoi peindre sur les parois de leur caverne pour se donner l'illusion qu'ils possèdent quelque chose.

Jocelyn ne parlait jamais d'amour. Et sa blonde, Josée, n'en parlait pas plus. Pourtant, ils s'aimaient comme rarement l'on s'aime.

Les deux étaient dans la trentaine avancée. Jocelyn était boulanger. Et Josée, infirmière auxiliaire. Tous les deux s'habillaient en blanc pour le travail et en noir pour la maison. Ils avaient deux ou trois enfants, à moins que le troisième était seulement un ami des deux autres.

Difficile de dire quel était leur passe-temps préféré. On n'entendait jamais la télé, ni la radio, ni d'engueulades. Ils vivaient dans un bloc en béton et leur appartement était bien insonorisé.

Ils marchaient toujours main dans la main et s'embrassaient tout le temps comme s'ils en étaient à leurs premiers amours. C'était beau de les voir. Tout le monde semblait envier leur bonheur, surtout le couple d'en face qui passait leur temps à se lancer de la vaisselle par la tête.

C'est ce qui faisait dire à leur entourage qu'ils s'aimaient comme rarement l'on s'aime.

Mais personne n'en savait vraiment plus.

Et c'était très bien ainsi.

dimanche 31 octobre 2010

Conte de Noël (1)

Novembre est le plus triste de tous les mois. Décembre est beaucoup plus gai. Parlons du mois de décembre. D'autant plus que l'événement s'est passé en décembre, le jour que les chrétiens appellent Noël.

Ah! Décembre qui redevient pur et lumineux avec les premières neiges. Puis le froid qui s'installe. Les couleurs païennes des fêtes du solstice. Et puis Noël.

Que dire de cette journée? Oh! C'est la naissance du p'tit Jésus. C'est la carte de crédit overload pour payer les cadeaux. Et ce sont les enfants qui rient, pleurent ou ne font rien parce qu'on ne fête pas Noël dans tous les foyers.

Ismaël Atik ne fêtait pas Noël. Enfin, pas au sens où les chrétiens l'entendent. Il n'était pas musulman mais ses parents l'étaient. Essayez d'expliquer ça au juge. Ou bien au clan. Bref, Ismaël terminait son post-doctorat en physique à l'université et vivait pour le moment dans une chambre miteuse du boulevard Saint-Joseph. Ismaël ressemblait un peu à Bob Marley mais avec les cheveux coupés ras. Il se rasait de près, du menton aux cheveux. Et portait de petites lunettes rondes d'intellectuel.

Ismaël vivait dans une maison de chambres. Il partageait une douche et une chiotte avec trois autres ahuris qu'il n'avait jamais vus. Leurs heures d'entrée et de sortie ne concordaient pas.

Sauf ce jour de Noël. Ils se sont enfin vus.

Cet après-midi de Noël, Ismaël avait une forte envie de pisser et chaque fois qu'il venait pour aller aux chiottes il fallait que ce soit toujours occupé.

Aux grands maux les grands remèdes. Ismaël se décida à faire son pipi dehors, du côté de la sortie de secours.

Comme il pissait, Nelson Bonenfant sortit la tête de la fenêtre de sa chambre miteuse, située tout près du jet de pipi. Nelson était un freluquet de soixante ans qui portait une calotte de baseball.

-Tu pisses en tabarnak mon homme! La vessie va t'exploser! lui dit Nestor tout en se présentant et en lui tendant la main.

-J'm'appelle Nelson Bonenfant, pis toé?

Ismaël fût tout de suite saisi. D'abord il pissait à deux ou trois pieds de cette main qui se voulait fraternelle. Et puis c'est un peu mal aisé que de tendre sa dextre à la dextre d'un autre quand on tient sa queue avec. Ce qui fait qu'Ismaël le salua avec sa senestre - sa main gauche au risque de tomber dans un récit didactique.

-J'm'appelle Ismaël. Bonjour monsieur. Désolé de ne pas vous serrer la main!

-Désole-toé pas mon homme! Moé c'est rare que j'me lave les mains après avoir pissé...

Ismaël comprit qu'il avait affaire à un ivrogne. Et puisqu'il ne pratiquait plus la religion de ses parents, il crut qu'il serait poli de ne pas refuser une bonne lampée d'alcool pour célébrer la mémoire du prophète Ioussif alias Jésus.

Il rentra sa bastringue dans son pantalon, rezippa le tout, et prit dans sa senestre la bouteille de gin De Keeper que lui tendait Nelson.

Dix minutes plus tard, il rencontrait son deuxième voisin, Lambert Lafortune, un électricien qui vivait des primes de la CSST depuis qu'il s'était électrocuté sur une ligne à haute tension dans les années '80. Ses amis l'appelaient «Séquelles». Nelson et Ismaël l'appelaient simplement Lambert.

Au bout d'une heure, tout le monde était saoul et les trois allaient pisser dehors, du côté de la sortie de secours, en se passant la bouteille par la fenêtre de la chambre de Nelson. Les chiottes étaient encore occupées. Pas moyen de faire autrement.

-Cou' don' saint-chrême d'hostie! cria Séquelles. Ça fait combien d'heures qui chie l'gros Freaks?

Campbell Freaks était le gus qui s'était enfermé dans les chiottes. C'était un labradorien originaire de Goose Bay, membre du Labrador Party, un parti réclamant que le Labrador se sépare de Terre-Neuve pour devenir une province canadienne, sinon un pays,

Évidemment, il était mort.

Ce qui fait que les trois ivrognes pissaient pour rien dehors.

C'est Nelson qui se décida à défoncer la porte en foutant un coup de pied qui arracha la serrure.

Campbell Freaks était mort étouffé dans ses vomissures. Il avait probablement trop bu. Un exemplaire du Journal de Monrial était déplié sur ses genoux. Campbell Freaks était mort en regardant les images de la section des sports. Son français n'était pas suffisant pour lire le Journal.

-C'est des choses qui arrivent! philosopha Nelson.

-I drink to that! renchérit Lambert.

Quant à Ismaël, il ne dit rien.

Quelqu'un dut appeler la police ou l'ambulance.

Les chiottes étaient enfin libérées.

Plus besoin d'aller pisser dehors sur cette fine neige qui rappelait à toute la chrétienté qu'un Sauveur était né.

samedi 30 octobre 2010

Happy Halloween!

Le règne animal ne nous donne pas toutes les réponses. Néanmoins nous pouvons constater que le type nerveux est le propre des proies. Les écureuils sont extrêmement nerveux. Ils regardent de tous côtés et grimpent dans un arbre au moindre signe de confrontation avec une autre espèce. Idem pour les chevreuils, les souris et les oiseaux-mouches.

Par contre, les félins sont calmes. Et ce sont de farouches prédateurs. Ils ne s'en font pas avec la vie parce que la vie leur en donne plus qu'ils n'en ont besoin. Ils prennent même du temps pour s'amuser. Regardez les chats comme ils sont enjoués et calmes, la bouche toujours pleine d'oiseaux ou de souris.

Yolande Bournival était du type souris. Un rien la faisait sursauter. Elle avait peur du matin au soir, et même la nuit. Ce qui fait qu'elle s'était trouvé un matou, Ralph Bukarski, un Mexicain d'origine soviétique dont le grand-père avait été garde du corps de Léon Trotski en 1942, l'année même où il s'était fait enfoncer un piolet dans le front par un agent de Staline.

Bukarski se foutait pas mal de la politique, cela dit. Il était éboueur pour la compagnie Waste Moving. Et comme il travaillait de nuit, Yolande avait encore plus peur la nuit puisque Ralph n'était pas là pour la défendre. Pourtant, on sait tous que la nuit tous les chats sont gris. Et d'autant plus grisés s'ils sortent des bars, à trois heures du matin.

Yolande ne dormait jamais la nuit parce qu'elle avait peur. Elle demeurait juste en face d'un bar renommé pour ses meurtres à la mitrailleuse. Trois en dix ans. Le bar Bar était un bar barbare où les barbares se réunissaient pour se partager entre eux la paie du crime. Et de temps à autres, takatakatak, quelques-uns se faisaient trouer et vider de tout leur sang.

Ce qui fait que Yolande avait toujours un bâton de baseball et un couteau de boucherie sous son lit. S'il advenait qu'un gus vienne pour la voler ou la violer, eh bien elle le réduirait en charpies, même si c'était une petite femme nerveuse, maigre comme une échalote, qui fumait trois paquets par jour pour se calmer un peu et prenait des tas de petites pilules pour l'insomnie qui ne fonctionnaient pas.

Son gros Ralph était loin, la nuit, se promenant d'un bout à l'autre de la ville pour ramasser les ordures. Quand il ne faisait pas face à des tas de rats, Ralph devait combattre les ours noirs au dépotoir. Il fumait comme un crématorium lui aussi. Ralph s'allumait toujours une nouvelle cigarette avec son botche. Il fumait huit paquets par jour. Huit paquets, sérieusement. Il devait lui rester trois semaines à vivre. On se disait ça entre camarades de travail. Mais non. Ralph toffait la run. Il fumait ses huit paquets tout en faisant une job physique comme le Yab.

Une nuit d'Halloween où tout le monde s'était déguisé au bar Bar, Yolande reçut la visite d'un gars déguisé en serpent à sonnettes qui s'introduisit par l'une des fenêtres du sous-sol. Alertée par le bruit, elle surprit le type en train de vomir dans ses toilettes.

Yolande, nerveuse comme une portée de souris, s'empara du bâton de baseball et le frappa plusieurs centaines de fois en criant sur une même note inaudible.

Le sang revola sur tous les murs. Les os du crâne fendirent. Le cerveau se transforma en gibelote. Les yeux quittèrent leurs orbites. Puis la vie s'en alla, dans un dernier rêve éthylique.

Yolande cessa de frapper au bout d'une heure vingt-deux minutes. Elle était transie par l'adrénaline.

-Qu'est-ce que j'ai fait mon Dieu! Qu'est-cé qu'j'ai faitte my God! Ah non! hurla-t-elle faiblement.

Elle sortit son galon d'eau de javel et son nettoyant tout usage préféré. Elle reviendrait laver plus tard les déjections qui maculaient la salle de bain.

Elle fit glisser le cadavre sur un vieux drap puis traîna péniblement le corps jusqu'au sous-sol où elle fit boucherie pour faire disparaître les traces de l'assassinat. Elle se mit une valse de Strauss, Le Danube bleu, pour se calmer un peu tandis qu'elle découpait en tranches le serpent à sonnettes.

-Les réponses aux grandes questions métaphysiques se trouvent toujours au hasard. Que l'on s'agenouille ou bien que l'on se fende le cul en quatre, rien ne viendra si l'on ne laisse pas le hasard entrer dans nos vies.

C'est ce que se disait Yolande en son for intérieur tandis qu'elle affûtait sa hache.

vendredi 29 octobre 2010

Il savait faire la vague comme pas un

Jérôme Langevin savait faire la vague comme pas un. Il ne savait rien d’autre. L’école, le travail, le bénévolat? Tout cela ne représentait aucun intérêt pour lui. Langevin savait faire la vague comme pas un et cela lui suffisait pour trouver en ce monde ne serait-ce qu’une infime poussière d’immortalité. Ce qui faisait qu’il ne faisait rien d’autre que faire la vague et remplir ses formulaires pour recevoir des subsides de l’État.

Il était petit et souple comme un chat, le gros Langevin. Car il était gros. Comme quoi l’on peut faire la vague comme pas un et avoir la taille d’un tonneau.

J’ai écrit que Langevin n’avait aucun intérêt pour le bénévolat. Pourtant, il consacrait son art de faire la vague à des œuvres communautaires, comme la Fête de quartier ou bien le festival hiphop de tel ou tel petit bar de yos. La musique yo convenait parfaitement à ses vagues et, se sachant dans le coup, il portait toujours son pantalon sous son ventre, avec le fond de culotte qui lui pendait entre les genoux. Même qu’il se laissait surnommer Dji Daddy Cool par ceux qui riaient de lui quand il faisait la vague.

Au fil des années, on ne peut pas dire que Langevin soit devenu une légende. Même que les yos se crissaient pas mal de lui. Ce qui fait qu’il a abandonné le bandana, la casquette et le fond de culotte qui pend aux genoux. Il a troqué ça contre un pantalon de travail Big Bill, mieux ajusté à son ventre. Et il porte maintenant un tee-shirt jaune fluo tout à fait affreux avec toutes sortes de petits brillants qui vous agacent les yeux.
Bien sûr, Langevin fait encore la vague. Il est dans sa mi-trentaine et sent que son talent n’a plus toute la force de ses vingt ans.

Souvent le gros Langevin perd pied et revole dans le décor. Son sens de l’équilibre est devenu à peu près nul. Pas parce qu’il boit. Juste parce qu’il vieillit un peu trop vite entre les deux oreilles.

On pourrait croire qu’il serait porté à boire, lui qui faisait la vague comme pas un. Mais pas du tout. Il ne boit que de l’eau.

-Parce que l’eau, c’est la vie, qu’il dit, le gros Langevin.

Évidemment, on ne nourrit pas un cochon à l’eau claire.

Et le gros Langevin mange beaucoup trop de charcuteries et de patates frites.

S’il en mangeait moins, peut-être réussirait-il à retrouver la vague de jadis.

Une vague toute en souplesse, avec des mouvements de doigts et des roulements d’épaules à la hauteur de ce qui se faisait mieux dans tout ghetto qui se respecte.

Quel gâchis! La vie est vraiment dégueulasse pour de purs talents comme celui du gros Langevin, ce gus qui savait faire la vague comme pas un.

jeudi 28 octobre 2010

La véridique histoire du maire Jocelyn Flagorneur: un autre gros hostie d'cave

Jocelyn Flagorneur était un gros hostie d'cave.

-Moé, j'hayis ça lire des livres pis les zintellectuels c'est yien qu'des mongols!

Cela ne faisait pas nécessairement partie de son programme politique. Un programme de droite, pas nécessairement étoffé, qui avait au moins l'heur d'être on ne peut plus précis.

-Si e'j'su's élu maire d'la ville, m'en va's crisser dehors les Taboules pis ceusses qui portent des nappes su' 'a tête! Les cyclistes? M'en va's agrandir les routes pou' les zautos sacrament! Pis fuck les cyclistes, les zintellectuels pis les mongols! Moé j'veux une ville propre calice!

Ça, c'était son programme politique...

-J'aime les idées du maire Ford, moé, pis e'j'veux faire comme à Toronto calvaire! M'en va's toutte les faire marcher au pas saint-chrême d'hostie! qu'il hurlait devant les médias en brandissant une moppe.

Cette ordure d'extrême-droite, rougeaud, blondinet et gros comme son idole de Toronto, se fit facilement élire par une majorité simple de 79%. Seulement 12,6% des personnes en âge de voter s'étaient déplacées le jour du scrutin. Les autres étaient restés chez-eux à se décrotter le nez.

Le gros Flagorneur charcuta dans la fonction publique, vendit l'eau potable de la ville pour 1$ à une compagnie d'eau embouteillée, puis se mit à dépenser pour des projets loufoques tout en disant fuck à tout ce qui avait l'air trop à gauche ou trop bronzé.

Comme il connaissait bien le gypse et le stucco, le gros Flagorneur fit élever des tas d'arcs de triomphe et de pyramides en gypse et en stucco. Il donna à tous ses bâtiments des noms d'explorateurs et conquistadores français. Ce n'est pas qu'il raffolait de l'histoire. Mais fallait bien qu'il leur montre qu'on en connaît un peu même si on ne retient pas les dates ni les événements.

Des organisations internationales dénonçaient la situation des droits de la personne dans sa ville. Flagorneur s'en calissait d'autant plus qu'il ne lisait pas les journaux ni les livres, comme à peu près tout le monde dans sa ville qui s'était vidée de tous ses cerveaux. Il n'était resté que trois ou quatres zintellectuels, pauvres comme Job et qui travaillaient dans les bas-fonds du marché du travail. Tous les autres se décrottaient le nez en se plaignant à peine. Comme si c'était normal d'être représenté par un gros hostie d'cave raciste et onaniste qui parlait de lui à la troisième personne du singulier.

-Flagorneur est un gars d'convictions... I' faut faire des bidous. Pis c'est toutte... Les chiâleux, moé, j'hayis ça!

C'était sa rengaine. Les journalistes la connaissaient par coeur. Et ils étaient mieux de filer droit s'ils voulaient garder leur job dans le torchon local qui publiait toutes sortes d'articles gluants sur le nouveau maire de la ville.

mercredi 27 octobre 2010

Mademoiselle Poitrasse et son chapelet

Dans sa chambre du Foyer Charbonneau, qu’elle occupait depuis quinze ans, elle exigeait que les stores soient toujours baissés. Elle vivait dans le noir.


Elle égrenait son chapelet tous les jours et comme elle faisait de l’insomnie elle l’égrenait aussi toutes les nuits. Elle égrenait son chapelet, seule dans sa chambre, avec ses ténèbres chéries

Elle ne descendait jamais dans la salle à manger. Elle se faisait monter un cabaret dans sa chambre. Elle mangeait comme un oiseau. C’est à peine si elle picorait son grilled-cheese quotidien et sa tranche de tomate. 

-Mais venez don’ à la salle à manger! Ça va vous faire du bien! que lui disaient les membres du staff.

-Y’a rien qu’des vieilles folles pis des vieux pas propres qui crachent pis pissent partout! qu’elle répondait avec aplomb.

Elle s’appelait Mademoiselle Poitrasse. Elle était montée sur un frame de chat. Une vieille fille de cinq pieds, soixante-trois livres. Qui ne mangeait que du gruau. Et parfois des craquelins au Paris Potée.

Son visage était ratatiné. Et tout son corps aussi. Elle avait quatre-vingt-seize ans bien sonnés.
Il paraît qu’elle vivait dans cet état de prostration depuis 1947. Elle avait trente-trois ans quand elle perdit son papa et sa maman, puis ses frères, ses sœurs et tous les membres de sa famille. Ce n’était pas dans un incendie ni dans le cadre d’un accident d’auto. C’était arrivé comme ça. Le cœur, le cancer, la whatever et tout le monde était mort autour d’elle. En 1947. Il ne lui resta que quelques photographies et un chapelet.

Elle n’écoutait ni la télé ni la radio. Elle ne lisait pas de livres. Elle ne parlait à personne.

Mademoiselle Poitrasse se lavait elle-même et envoyait toujours son linge chez un blanchisseur privé.

mardi 26 octobre 2010

Les corpuscules de Krause

« Pour certains, il existe un moment imprécis, un instant de grâce indescriptible situé quelque part entre trois et quatre heures, qui sépare les ténèbres du café et du jus d’orange. Un instant tout-puissant où l’esprit est clair et à l’affût, dispos et inébranlable. Les peurs se dissipent, le corps se métamorphose et tout devient possible. La puissance du petit matin. Lucie faisait partie de ceux-là. »
Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, p. 204



Son éditeur veut nous faire accroire n’importe quoi : « Les corpuscules de Krause est l’enfant naturel qui serait né des semences de Réjean Ducharme et Charles Bukowski pendant le tournage d’une comédie de situations. Lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous. »
   Peut-être que Leméac moussera ses ventes avec ces deux phrases publiées à l’endos du roman. Néanmoins, il serait judicieux de laisser cela de côté. D’abord, cela ne dit rien. Et puis ça fait même un peu kitsch : « lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous »… C’est une phrase réductrice qui confine à la fatuité. Et je puis l’écrire d’autant plus que j’ai lu Les corpuscules de Krause de la première jusqu’à la dernière page. Je puis vous assurer que la politique y occupait un rôle tout à fait négligeable. Tout autant que la sociocritique, sinon plus. Et la comédie de situations? Bof.
   Ne lisez plus l’endos des livres. Les corpuscules de Krause est le premier roman d’une auteure qui s’explique très bien par elle-même. Elle ne raconte pas des histoires à la Ducharme ou bien à la Bukowski. Elle raconte ses fictions et ses Laurentides à sa manière. Elle n’a pas cette manie de faire des jeux de mots à la Ducharme. Et ce n’est pas parce qu’on boit un verre ou dix dans un roman qu’on est en train de marcher dans les bottines de Bukowski. Ce sont des raccourcis faciles.
   S’il faut absolument trouver des similitudes, allons plutôt du côté de John Steinbeck, l’auteur de Cannery Row(Rue de la Sardine) et de Wayward Bus (Les naufragés de l’autocar) . Les niveaux de langage s’équivalent. Le ton aussi. Comme si les Laurentides et la Californie pouvaient se rejoindre quelque part, dans la simplicité de ces vies vécues en-dehors des grands centres urbains. Le récit est dépouillé comme une estampe japonaise. Quelques traits suffisent pour nous représenter les Laurentides, la baise et tout le saint-frusquin.
   Pour ce qui est du récit, on ne sait pas si c’est de l’autofiction, même si le nom de l’auteure apparaît ça et là au cours du récit en guise d’indices.
   Pour résumer, c’est l’histoire d’une fille de vingt-quatre ans qui fout le camp de Montréal pour fuir un obsédé sexuel égocentrique. Lucie aboutit dans un vieux motel des Laurentides transformé en maison à logements. Elle vit au-dessus d’un restaurant. Elle y fréquente la tribu du coin tout en se rongeant les ongles.
   Et Les corpuscules de Krause? Wikipédia me dit que ce sont des récepteurs sensoriels que l’on trouve sur le pénis et le clitoris. 
   Sandra Gordon ne nous dit pas grand' chose là-dessus. C'est le bout qui m'échappe.
   Je pensais que c'était le titre d'un recueil de poèmes de Korsakoff. Ce n'est pas le cas. 
   Et qui c'est, ce Korsakoff? C'est un vieil écrivain un peu fou et pas mal ivrogne, qui se promène ça et là, entre les chapitres. Il est logé par Maurice, le propriétaire du restaurant et du motel où Lucie habite.
   Korsakoff a dressé une liste des bibliothèques municipales pour les dépouiller de tous les livres qu’il a publiés. Il veut faire disparaître son œuvre. Et prend les moyens qui s’imposent. Il rappelle un peu VLB, sauf qu’il ne porte ni béret ni combines à panneaux.
   Je ne vous raconterai pas toute l’histoire, évidemment.
   Tout ce que je puis vous dire, c’est que je remercie Sandra Gordon de ne pas appuyer trop fort sur les touches de son clavier, de ne pas sombrer dans le métalangage et le babillage psychanalytique, de ne pas écrire pour une coterie d'intellectuels. Son écriture est sobre et dépouillée. Elle maîtrise parfaitement l'argot. On entrevoit le chantier d’une nouvelle comédie humaine adaptée aux Laurentides.
   Sandra Gordon est aussi l’auteure d’un blogue qu’elle anime depuis déjà quelques années. Ça s’intitule La cour à scrap . Sandra Gordon est l’une de mes blogueuses préférées pour toutes les raisons que j’ai pu évoquées ci-dessus : écriture sobre, pas trop de flaflas littéraires, etc. Son blogue est à l’image de son roman et vice-versa.
   Lecteurs politiquement corrects, lisez Les corpuscules de Krause. Ça va vous déniaiser un peu.


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Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, Leméac, Montréal, 2010, 238 p.

Le blogue de Sandra Gordon :

http://lacourascrap.blogspot.com/


vendredi 22 octobre 2010

L'homme qui n'avait pas de conseils à donner

Il disait qu'il n'avait pas de conseils à donner à qui que ce soit.

-J'ai pas d'conseils à donner, non, non. J'me suis planté assez souvent dans 'a vie pour m'la fermer là-dessus...

Il n'était pas très extraordinaire, un gars de cinq pieds dix pouces, deux cents livres. Les cheveux bruns. Cinquante-cinq ou soixante-six ans. Les dents plutôt droites et plutôt propres. Pas moyen de dire quel était son nom, son prénom ou bien sa profession. Il était accoudé au comptoir du bar et il répétait sur tous les tons qu'il n'avait pas de conseils à vous donner.

-Admettons que j'vous conseille de quoi pis qu'vous le faites, j's'rais juste un hostie d'crosseur parce que la plupart du temps j'me trompe... Faites don' c'que vous voulez... C'est toutte.

Georges, le philosophe du bar qui faisait aussi office de concierge, n'en revenait tout simplement pas de l'entendre. Il remuait des mains à en échapper sa vadrouille. Sa grosse voix de gros lard chauve tintait fort dans les verres et les bouteilles des naufragés.

-Voyons don' calice! C'est du nihilisme total ça!!! Nietzsche dirait que t'es le dernier homme, alors qu'il faut viser par-delà l'humain!!!

Le gars de cinq pieds dix pouces ne broncha pas. Il but même une gorgée de sa Molson Ex avant que de reprendre la parole.

-Moé, j'ai pour mon dire que tu t'appelles Nitche ou ben don' Germain Prudhomme, on chie toutte à la même place. Pis on s'trompe. Oui. On peut pas avoir raison sur toutte parce que la vie c'est rien qu'une beurrée d'marde, plus ça va moins y'a d'pain...

Il reprit une gorgée, salua l'assemblée et leva les feutres vers ailleurs.

On ne le revit jamais.

mercredi 20 octobre 2010

E'l'chien à Lafond

Éphrem Parenteau est un installateur d'abris Dempo pas mal occupé par les temps qui courent. L'automne est frisquet et déjà on sent que la neige va venir. Tout le monde veut son abri Dempo parce que tous sont trop lâches pour déneiger leur hostie d'entrée de cour pour leur hostie de char sale.

Petit avec une tête de Lénine quinquagénaire, Éphrem passe pour le gars qui ne cause d'ennuis à personne. Ses abris Dempo sont toujours bien installés. Les véhicules s'y garent sans problème. Et puis il ne se bat pas. Ce qui n'est pas très difficile puisqu'il ne sort jamais le soir et ne fréquente pas les bars. Les incidences de rencontrer ce type de trous du cul diminuent tout de suite de quatre-vingt-quinze pourcent. Le cinq pourcent qui reste, c'est le hasard. Le hasard qui fait qu'on est l'homme qui est au mauvais endroit au mauvais moment.

Et justement, il fallait bien qu'il tombe sur un incident, un jour ou l'autre. Ça ne pouvait pas toujours se passer comme ça, dans le confort de sa différence, loin du monde et de ses bruits.

Il fallait bien qu'il tombe sur cet hostie de trou d'cul.

Et cet hostie de trou d'cul, c'était E'l'chien à Lafond.

Ce gars-là, dire que c'est un trou d'cul c'est insulter le trou d'cul. C'est un hostie d'chien. Point final. Pis E'l'chien à Lafond ça y va bien comme surnom. C'est un grand tarlais qui joue aux bras juste parce qu'il est incapable de nommer la capitale de l'Australie. Il a une grosse barbe et des yeux bien droits. Son nez est un peu retroussé comme celui d'un cochon. Quoi qu'il en soit, c'est vraiment un hostie d'chien.

Ce qui fait qu'Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau, des Capons de la rue Fusey, au Cap-de-la-Madeleine.

Les Courteau lui avaient offert du café, de la bouffe, de la bière pis toutte le kit. Éphrem réduirait ça sur la facture, comme d'habitude, parce que c'était pas un hostie d'crosseur, Éphrem. Il vivait comme il pouvait. Et possédait plus d'argent que les autres parce qu'il ne sortait pas le soir. Encore qu'une bonne part de son argent servait à essuyer ses pertes et à payer ses fucking impôts qui l'étranglaient littéralement.

Enfin, Éphrem installait un abri Dempo chez les Courteau et voilà qu'E'l'chien à Lafond se pointe. Tout de suite ce tabarnak lui bumme une cigarette.

-Donne-moé une cigarette! qu'il lui dit, E'l'chien à Lafond, et remarquez qu'il ne connaît même pas Éphrem.

-J'fume pas monsieur, qu'il lui répond sans malice.

-J't'ai dit donne-moé une cigarette e'l'trèfle! Faut-tu que j'te fasse un dessin sacrament?

-J'voudrais bien mais je ne fume pas.

Éphrem avait conservé son air bon enfant. E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de rire.

-Tu m'niaises-tu mon tabarnak? qu'il hurla. Donne-moé une cigarette calice!

Les Courteau avaient tout entendu mais n'étaient pas sortis. Ils ne voulaient pas plus alerter la police. Tu commences comme ça et tu te ramasses avec plein d'ennuis ensuite. Ce qui fait qu'Éphrem affrontait seul cet hostie de chien sale.

-M'as t'coudre mon point dans l'front mon torvâsse! M'en va's t'en snapper un dans 'a face que l'os du nez va t'rentrer dans 'a tête!

E'l'chien à Lafond s'élança et manqua Éphrem qui, par bonheur, recula d'un pas.

Fessant dans le vide, E'l'chien à Lafond perdit beaucoup de sa force brute initiale. Ce qui permit à Éphrem de partir en courant.

E'l'chien à Lafond n'avait pas envie de courir. Alors il poursuivit son chemin vers des victimes plus faciles.

-M'a te r'pogner un jour mon hostie! qu'il gueula pour impressionner les voisins. Tu créras pas ça!

Éphrem se cacha derrière un arbre, deux cents pieds plus loin, et attendit qu'E'l'chien à Lafond soit bien loin pour rvenir au boulot. Il effectua l'installation de l'abri Dempo en un tournemain. Puis il crissa son camp, souhaitant ne pas rencontrer E'l'chien à Lafond sur son chemin.

Encore une fois, Éphrem fût soulagé de ne s'être jamais battu.

Il mit un CD de Neil Young dans le vieux lecteur déglingué de sa vieille camionnette Dodge, modèle 1971.

Et il chanta...

-Keep me searching for a heart of gold and I'm getting old...

Cré Éphrem.

mardi 19 octobre 2010

Une vie toute croche

Sa vie était toute croche.

Son père l'avait violée plusieurs fois avec la complicité de sa mère. C'est même ce couple infernal qui l'avait faite entrer dans le domaine de la prostitution.

Ils allaient la porter dans un club tous les vendredis soirs. Des séances privées. Elle dansait pour des peddlers d'un quelconque village. Elle devait avoir treize ans.

À vingt-cinq ans, elle avait déjà douze ans de métier dans le corps. Elle sniffait beaucoup. Elle vidait des queues sans sourciller, comme si elle trayait une vache, machinalement.

-Ça m'prend deux minutes pour vider un vieux sec... qu'elle disait froidement.

Elle avait un chum. Un ancien client qu'elle ne faisait plus payer. Enfin plus tout à fait.

Quand elle était sobre, elle aurait pu passer dans n'importe quel milieu sans mal paraître. Elle était plutôt belle et très délurée. Elle parlait bien. Avait même de la classe puisqu'elle en avait vue de toutes les couleurs en vingt-cinq ans. Six fois le tour du monde avec tel ou tel client. Du moins à ce qu'elle racontait quand elle était sur la poudre.

Elle chantait des chansons de Ginette Reno sans faire de fausses notes. Elle chantait juste.

Et elle parlait de son passé avec un ton de chirurgien. Comme si tout passait au scalpel, sans émotion, à vif comme dans une vraie vie sale et toute croche.