
Étienne Plamondon cultivait une passion toute particulière que sa blonde, Renée Lacerte, ne réussissait pas tout à fait à comprendre, voire à tolérer.
Le gros Plamondon était à ce moment-là un jeune colosse dans la trentaine qui gagnait bien sa vie en tant que technicien en chimie pour une papetière. Il ressemblait à un Vicking. Il était brun et roux avec un gros pif. Renée était professeure d'espagnol au cégep. Elle ressemblait un peu à Céline Dion en beaucoup plus maigre. Elle était aussi dans la trentaine. Et elle avait aussi un gros pif, contrairement à Céline, semblablement à Plamondon. Un point commun pour vivre ensemble. Un point commun tout menu. Parce que pour le reste, ils n'étaient pas du tout faits pour s'entendre.
Renée était une rêveuse plutôt active qui aimait discuter d'art et de littérature autour d'une bonne bouteille de vin. Plamondon était un ivrogne plutôt passif qui aimait roter avec sa bande de copains autour d'une partie de hockey à la télé ou bien d'une partie de cartes.
Plamondon aimait la bière sous toutes ses formes et en buvait du matin jusqu'à l'autre matin, aussi souvent qu'il le pouvait, jusqu'à ce qu'il soit complètement saoul. Ce qui arrivait rarement, en fait. Plamondon était dur à saouler. Avec de la bière à tout le moins. Ce qui fait qu'il en buvait d'énormes quantités, tous les jours, pour recommencer le lendemain avec le même sentiment d'un vide immense à combler. Il n'y avait pas assez de bière sur terre pour saouler Plamondon.
Fait à noter, Plamondon collectionnait les marques de bouteilles de bière. Il rangeait ses bouteilles avec dévotion au dernier étage de sa bibliothèque où l'on trouvait essentiellement des monographies sur l'art de fabriquer de la bière ou bien sur l'histoire vraie de telle ou telle célèbre brasserie.
Il faut dire qu'en plus de boire de la bière, Plamondon en faisait. Et beaucoup à part de ça. De sorte que sa blonde devait vivre parmi trente-six cuves de plastique de 4 galons réparties un peu partout dans leur petite maison de campagne en banlieue de Trois-Rivières.
Il y en avait même dans la chambre, imaginez. Cette chambre que Renée avait tenté de rendre un peu plus féminine, tant bien que mal, puisqu'elle n'avait jamais réussi à en faire sortir les huit cuves de bière en fermentation.
-Va falloir que tu choisisses un jour, Plamondon. C'est moi ou ta bière! qu'elle lui avait dit, deux ou trois jours avant leur séparation.
-Des menaces, la Lacerte, hein? Tu seras ben contente de m'siphonner du cash le jour où j'aurai ma brasserie!
Disant cela, évidemment, Plamondon ressentit un peu la soif. Ce qui fit qu'il s'ouvrit une bière pour se calmer. Et, glouglou, il cala une bouteille en une seule gorgée.
-Ta brasserie? Maudit robineux! poursuivit Renée, visiblement irritée. Ça fait cinq ans qu'tu m'en parles! Est où ta brasserie? Dans notre chambre tabarnak! C'est là qu'elle est ta calice de brasserie! DANS NOTRE FUCKIN' CHAMBRE!
Plamondon, ne supportant pas d'être insulté par sa mégère, claqua la porte et s'en alla voir ses vieux chums pour se saouler la gueule. Ça dura un jour, deux jours, peut-être trois jours.
Le fait est que Renée l'avait quitté quand il revint. Elle lui avait laissé un mot sur le frigo: «Oublie-moé.» C'était clair, net et précis. De même que la suite: «Mange d'la marde!»
Évidemment, Plamondon constata qu'il aimait Renée. Sa chambre avait l'air triste maintenant qu'il n'y avait plus que des cuves de bière en train de gonfler. Un peu de féminité, on dira ce qu'on voudra, c'est beaucoup moins triste.
Donc, Plamondon se mit à capoter, à sangloter et à téléphoner un peu partout pour retrouver sa Renée. Personne ne savait où elle se trouvait. Ses proches lui répondaient tous la même chose: «Elle veut que tu lui crisses la paix. Elle veut p'us rien savoir de toé, Plamondon.»
Plamondon s'est donc fait une raison. Il s'est présenté à sa banque, un beau lundi matin, pour retirer toutes ses économies, un bon quinze milles piastres, l'air de rien. Puis il a vendu sa maison, son auto, ses cuves de bière. Où s'en allait tout cet argent?
Au vidéo-poker.
Pour ce faire, il n'avait qu'à traverser la rue pour se rendre à la brasserie Aux Vrais Copains. Il y avait quatre machines dans le bar. Juste assez pour le lessiver jusqu'à la dernière cent en moins de trois mois.
Plamondon faisait encore moins de chemin pour s'y rendre après avoir vendu sa maison. Il s'est loué une chambre à vil prix, juste au-dessus de la brasserie Aux Vrais Copains. C'était une chambre minuscule où il entassa sa collection de bouteilles de bière et autres trucs sans intérêt pour un prêteur sur gages, dont un vieux radio et quelques photos de Renée Lacerte en costume de bain.
Évidemment, Plamondon finit par se faire expulser de sa chambre, juste après avoir perdu sa job à la papetière qui l'embauchait. Il ne payait pas son dû. Et il têtait tout le monde au bar pour une bière ou bien quelques trente sous à mettre dans le vidéo-poker.
Au moment où j'écris ceci, je ne sais pas ce qu'est devenu Plamondon.
Certains me disent qu'il est mort. Mais ce ne sont que des ivrognes qui disent n'importe quoi, n'importe comment et tout de travers. On peut autant leur faire confiance qu'à des politiciens.
Ce que je sais, par contre, c'est que Renée Lacerte enseigne encore l'espagnol au cégep et qu'elle a trouvé un chic type pour remplacer Plamondon. Il s'appelle Diego. C'est un Mexicain. Gentil. Poli. Débordant de passion pour les arts, la littérature, les sports de plein-air. Il boit sa cervoise de temps à autres, comme tout le monde, et traite sa blonde en multipliant les petites attentions et les grands frissons de l'amour. Renée trippe sur lui, c'est bien évident. Et elle ne parle jamais de Plamondon que pour nous dire d'arrêter de lui parler de cet hostie de trou d'cul insignifiant.
-Crisse di tabarnak, ça doui pô itre facile, facile d'itre un trou di cul, Guitane, han? se permet d'ajouter mon nouvel ami, Diego.
-Asta la vista, Diego...
Ce qui fait que, peu à peu, on l'a tous un peu oublié, Plamondon. Sauf moi qui, à ma façon, vous ai tout de même raconté une partie de son histoire, pour le plus grand bénéfice des générations futures, sans vous demander le moindre
sou.