vendredi 14 juillet 2017

Vive la révolution!

On trouve les meilleurs défenseurs de l'ordre et de la sécurité chez ceux qui se remplissent les poches. Il n'y a qu'à écouter les clowns à la télé ou bien à la radio, voire dans les journaux pour ceux qui se rappellent le bon vieux temps de la presse écrite. La plupart des commentateurs de l'actualité se comportent comme une écrasante minorité qui parle par-dessus le silence de la majorité écrasée. Ils ont à peu près tous la morale de leur portefeuille et s'étonnent que vous n'ayez jamais fait une croisière en Argentine ou bien traversé la Russie à bord du Transsibérien. Dites-leur, pour voir, que vous en arrachez dans la vie, et cela leur rentrera par une oreille pour leur sortir par l'autre. Ils vous trouveront illico des tas de conseils pour que vous cessiez de les embêter avec cet argent que vous n'avez pas. Ils vous diront d'économiser un café par jour. Ou bien de cesser de fumer la cigarette. Voire de faire du ski dans les Alpes.

Il n'y aurait jamais de révolution si les bourgeois n'étaient pas aussi cons...

Il y a bien sûr quelques excentriques parmi les aristocrates, les bourgeois, les fonctionnaires et autres repus. Il y en a même parmi eux qui croient que la juste répartition de la richesse collective est loin d'être assurée. Et pire encore, on en trouve pour penser qu'il faudrait une bonne révolution.

Chez ceux qui ont les poches vides, on est généralement plus pragmatique. Lorsqu'on est en mode survie, on a peu de temps pour thésauriser, et moins encore pour théoriser. On ne se fait pas d'illusions sur l'ordre, la sécurité et même la révolution. Pour tout dire, on se dit que la vie c'est de la marde. Et on en mange un peu, comme d'habitude, jusqu'à ce que la soupape saute.

La soupape saute rarement. Varlam Chalamov, qui a rapporté ses expériences de prisonnier dans les Récits de la Kolyma, racontait que l'homme est une créature qui s'adapte encore mieux à la souffrance que tous les animaux. Un cheval finirait par refuser d'obéir. Un âne aussi. Mais l'homme, mal nourri, mal vêtu, mal logé, obéira encore, ne serait-ce qu'un peu, parce qu'il se laisse facilement manger la laine sur le dos.

Ils avaient pourtant fait sauter la soupape en Russie. Il y a cent ans, les Russes sont descendus dans les rues pour réclamer du pain, l'abdication du Tsar, la république et des logements gratuits.

Il y a 228 ans, les Français faisaient aussi sauter la soupape.

C'était un 14 juillet, en 1789. Ils ont pris la Bastille. Puis ils ont mis des têtes sur des piques. Ce n'était pas très esthétique, ni très éthique, mais bon il faut dire que la monarchie ne valait guère mieux.

Les bons aristos qui prêchèrent le retour à l'ordre, à la monarchie et à la sécurité furent pendus aux lanternes.

La révolution aurait eu des airs bon enfant si les aristos n'avaient pas tenté d'étriper le peuple à coups de mousquets et de baïonnettes pour lui rappeler qu'il était né pour un petit pain.

Mais non! Il fallait qu'ils complotent contre le peuple.

Comme les banquiers l'ont fait en Russie en finançant la contre-révolution bolchevique.

L'ordre, la sécurité et la «phynance» pour tous les Pères Ubu du monde.

***

Pourtant, la soupape finira par sauter, ici comme ailleurs.

J'ai l'air du sapeur-pompier qui appelle au feu.

J'ai l'air du type qui mène un travail de sape contre l'ordre et la sécurité.

C'est pourtant mal me connaître.

Je ne suis pas tant un agitateur séditieux qu'un observateur minutieux de notre histoire et de nos moeurs.

Je sais que ça va sauter. Je ne saurais vous dire quand. Varlam Chalamov pourrait tout aussi bien me faire accroire que l'homme est capable d'en endurer pas mal plus que ça. Néanmoins, je nous crois moins patients, moins soumis et sans doute plus indignés que les Russes ne l'étaient eux-mêmes.

Les médias traditionnels n'arrivent même plus à vendre leur camelote. Les commentateurs sont traînés dans cette boue où il méritent de patauger. On ne croit plus aux sornettes des spécialistes, des professeurs et autres juges déshonorables. On change de poste. On les écoute avec encore plus de dédain que de résignation.

On s'en remet de plus en plus à la révolte.

Elle gronde chaque jour un peu plus.

Parce que chaque jour les repus en veulent un peu plus, prêchant par l'orgie et la démesure tandis que tout un chacun souffre de ne pas posséder le minimum vital.

Elle viendra donc, la révolution.

Quand? Je n'en sais rien.

Je sais qu'elle viendra lorsque je ne l'attendrai pas.

Un beau matin, je serai étonné de voir que tout le monde est dans la rue, que le parlement est encerclé par les manifestants, que la police et l'armée n'obéissent plus aux ordres des aristocrates. Un peu plus et on y était en 2012, lors du Printemps Érable.

Vous croyez que je rêve?

Eh bien vous avez tort.

J'entends le couvercle danser sur la marmite sociale où l'huile bout à gros bouillons.

J'entends l'écho de la révolution.

J'entends les sans-dents, les sans-culottes et les sans-le-sou.

Et j'attends que ça saute, moi aussi, comme tout le monde.