lundi 24 juillet 2017

Martial le gars qui ressentait tout

Martial portait mal son prénom. Il n'avait rien d'un agressif, Martial. C'était une soie. Un gars tout en murmures qui ne disait pas un mot si vous voyez ce que je ne sais pas dire.

Martial ressemblait un peu à Tintin s'il avait perdu son toupet. Il avait le nez du Capitaine Haddock. Et l'air malingre du Professeur Tournesol. Finalement, il ne ressemblait à rien d'autre que lui-même. On le savait à sa démarche que c'était Martial qui s'en venait. Hergé pouvait aller se rhabiller.

Et sa démarche était tellement singulière que c'est une honte que de comparer Martial à qui que ce soit.

Il avait l'air contristé, replié sur lui-même, les yeux rivés sur ses chaussures.

Chaque fois que Martial passait près de quelqu'un, il se mettait à gémir comme un veau.

-Oh...v...vo....vooooo.... Vooooo...

Nous fûmes longtemps à nous demander pourquoi Martial gémissait autant.

Jusqu'à ce que l'on se saoule avec Martial.

-Pourquoi tu gémis quand tu passes devant el' monde? lui demanda l'insolent Ti-Luc, membre de notre tournée des bars.

-Je ressens la misère des gens... Dès qu'ils sont près d'moé, j'sens leur maladie, leurs souffrances... Ça m'fait gémir comme un veau.

-Pis moé, Martial? Tu gémis pas pour moé?

-J'suis saoul. Quand j'suis saoul ej' gémis pas. C'est bin l'seul temps où j'ai la sainte paix!

-Ça doit pas être facile de ressentir les souffrances de tout un chacun...

-Ej' souhaiterais pas ça à mon pire ennemi!

Et la soirée se termina devant une poutine au Café de la Gare, affectueusement surnommé le Café d'la Bagarre. On s'y battait surtout avec son ombre puisque tout le monde y était fin saoul à quatre heures du matin.

Martial n'y était pas. Il était rentré chez-lui.

On le croise souvent en allant travailler à l'atelier.

Il gémit encore comme un veau chaque fois qu'il vous croise, que ça soit vous, eux ou bien moi.

-Oh...v...vo....vooooo.... Vooooo...

Et il souffre, Martial.

Il souffre de tout ressentir.

Ça ne doit pas être facile.

Tu croises un itinérant et tu fais vo...voooo...

Tu fais vo... vooo... même pour un homme d'affaires parce qu'il a le cancer ou l'envie de se pendre.

Finalement, tu fais vo... voooo... tout le temps. Comme le fait si bien Martial, l'ultrasensible.

Ça en prend des fous comme lui.

Dites-moi que ça ne vous arrive pas de passer devant les gens en se foutant d'eux?

Martial ne se fout jamais des gens.

Ils lui rentrent dans le ventre, dans l'esprit, dans l'âme.

Il ne veut pas vous voir souffrir, Martial, parce que ça lui fait mal, très mal.

-Maudite misère humaine! finit parfois par lâcher Martial. J'aimerais tant qu'elle me lâche!