samedi 8 juillet 2017

Un pauvre type au pawnshop

Il portait des espadrilles trouées de peu de valeur qui semblaient être moulées dans du plastique bon marché. Ses vêtements étaient plutôt crottés. Personne n'aurait voulu sa chemise même s'il l'avait donnée. Totalement édenté, avec une barbe de huit jours, il affichait le regard mauvais de celui qui a terriblement faim et soif. Son air patibulaire n'inspirait pas confiance.

Ti-Luc, le commis du magasin de prêt sur gage qui achetait aussi de l'or, était habitué. Il voyait à tous les jours des paumés qui seraient prêts à vendre leur mère pour une poignée de dollars.

Quand il vit arriver le type avec tout son attirail, il ne se laissa pas démonter ni impressionner.

-J'ai plein d'affaires pour toé... Tu pourrais vendre ça une fortune man... Une fontaine d'eau de source, un lecteur VHS, des CD, des DVD...

-T'as rien là-dedans... lui répondit Ti-Luc. Ta fontaine d'eau de source est déconcrissée pis pas propre... Y'a plus personne qui achète des lecteurs VHS... Mes CD pis mes DVD j'suis obligé d'les vendre à 5 pour 10$ tellement qu'el' monde en veut p'us...

-Donne-moé 20$ pis j'te laisse toutte... J'ai 30 CD... une quarantaine de DVD... Come on... 

-Non... Ça s'vend p'us...

-J'ai une grosse TV... Une TV qui valait mille piastres dans l'temps...

-Ça vaut p'us rien... El' monde y'ont toutte des écrans plats à c't'heure... Ça vaut même pas deux piastres...

-Une sécheuse? Prendrais-tu une sécheuse?

-Non, pas de sécheuse... On n'est pas un magasin de meubles...

Le pauvre diable se grattait la tête, désespéré.

-Dix piastres... J'te laisse toutte pour dix piastres...

-Même si tu m'disais une piastre j'en voudrais pas...

-Une piastre! Donne-moé une piastre!

-Come on... J'ai pas d'temps à perdre.

-Pis des couteaux en argent? Des bracelets en or? Prendrais-tu ça?

-Moui... Je paie tant de l'once...

Le pauvre type remballa ses trucs et sortit. Il revint quatre heures plus tard avec de la coutellerie en argent et un bracelet en or qu'il avait volés à sa voisine qui jasait au téléphone sur sa galerie avant. Il était rentré par derrière et était allé directement vers ce qu'il avait spotté la veille en y faisant de menus travaux de peinture pour le propriétaire des logements.

-Combien pour tout ça, hein?

Ti-Luc regarda le lot. C'était en assez bonne condition. C'était vraiment de l'argent, vraiment de l'or. Mais il ne devait pas s'en laisser imposer pour autant.

-Hum... D'habitude j'donnerais quinze piastres... Mais là j'vais t'donner vingt piastres si tu m'laisses aussi tes CD pis tes DVD...

-Vingt piastres? Come on! On m'donnerait cinquante piastres pour ça...

-Si on t'donne cinquante piastres pour ça, pourquoi tu n'vas pas les voir?

-Hum... Ok... Donne-moé vingt piastres.

Quelques heures plus tard le pauvre type était gelé tight sur le trottoir. Impossible de dire ce qu'il avait consommé. Il avait le regard tout aussi mauvais et gueulait tout seul. Il lui manquait un soulier. Allez savoir où il l'avait perdu.