dimanche 2 juillet 2017

Notre rappeur du petit matin

Beau temps mauvais temps, il est maintenant familier de voir déambuler ce petit bout d'homme encapuchonné qui déclame à tue-tête des vers issus du répertoire rap.

À l'instar des chevreuils et des originaux, il semble suivre toujours le même chemin, à la même heure. Dans notre cas, il nous fait l'honneur d'une visite autour de cinq heures du matin. Même lorsqu'on ne le voit pas on l'entend. Heureusement que nous sommes généralement debout à cette heure-là. Autrement, nous n'apprécierions pas autant ce barde des temps nouveaux. Ça barderait pour lui...

Notre rappeur du petit matin, appelons-le ainsi, triche un peu. Il reproduit vocalement les raps qu'il diffuse sur son machin numérique qui pourrait bien être son cellulaire.

-I feel no pain I'd make no complaint! Motherfucka yo bitch I won't clean my dishes!

Cela sonne à peu près comme ça lorsqu'il hurle sur nos trottoirs. Il chante dans la langue de Shakespeare si ce dernier eut été un pirate des Caraïbes ou bien un exclus du Bronx.

C'est un son plutôt agaçant à première audition. Cependant, nous avons fini par nous y faire en désespoir de cause.

Que voulez-vous qu'on y fasse? Notre rappeur du petit matin est là pour durer. Cela fait maintenant plus d'un an qu'il nous livre sa performance avec la régularité d'un petit vieux qui sortirait son petit chien pour qu'il évacue sa crotte.

C'est un peu sa crotte, son rap. La crotte qu'il a sur le coeur. On finit par se dire qu'il doit souffrir du cerveau pour ne pas avoir conscience de l'heure où il gueule son rap dans les rues désertes du centre-ville encore endormi.

Si vous le croisez un jour, laissez-le suivre son chemin. Je ne crois pas qu'il soit agressif, ce petit bout d'homme dont on ne voit que le nez sous son gros capuchon qui dissimule son visage en toutes saisons.

Pas besoin de vous préparer à lui asséner un uppercut pour vous protéger de son rap. Je prétends qu'il chronomètre ses performances. Autrement, comment expliquer la régularité avec laquelle il effectue quotidiennement son grand chelem: rue Niverville, rue Royale, rue Bonaventure, rue St-Olivier et retour à ce que j'imagine être son taudis.

Vous pouvez bien sûr venir le voir et l'entendre si vous n'avez rien à faire. Allez vous asseoir dans le Parc Champlain, au coin des rues Royale et Bonaventure, et attendez-le: entendez-le... Je vous jure qu'il sera au rendez-vous, même s'il pleut, même s'il grêle. Rien n'arrête son rap. Rien.

Ce matin, qui est pourtant un dimanche matin, je l'ai vu et entendu encore. Je chantais presque avec lui. Comme si c'était une hirondelle. Ou un putois. Ou un fou.

-I feel no pain I'd make no complaint! Motherfucka yo bitch I won't clean my dishes!

Ah! C'est que notre rappeur du petit matin me rappelle que Trois-Rivières ne s'affuble pas pour rien du titre de Capitale internationale de la poésie. Elle est partout, la poésie, dans ma ville natale. Elle vous attend à un carrefour et se fait entendre dans toutes les langues de la terre. Dont celle de l'Homme de Néant-dertal que l'on peut parfois confondre avec le gloussement de la dinde lorsqu'on n'a pas l'ouïe fine des résidents du centre-ville.

***

La balayeuse de rue fait tourner ses brosses tout en lavant à grande eau les vomissures des fêtards de la veille.

Notre rappeur du petit matin est déjà loin.

Un nouveau jour se lève sur les Trois-Rivières.

Un jour chargé tout autant de promesses que de déceptions abyssales.