mercredi 10 juin 2015

Les religions préparent leur retour ici-même

La légende du Grand Inquisiteur est un récit inséré dans Les frères Karamazov, un roman psychologique de Fedor Dostoïevski. L'auteur imagine le retour de Jésus sur terre à l'époque de l'Inquisition espagnole. L'Inquisiteur le fait arrêter et emprisonner, évidemment, bien qu'il sache qu'il ait vraiment affaire à Jésus, alias le Fils de Dieu.

Le gros du récit tourne autour de l'idée que Jésus s'est trompé. Il a dit aux hommes de regarder les oiseaux du ciel et les lys des champs: faites comme eux et vous serez nourris et vêtus par Papa.

L'Inquisiteur vient discuter avec lui en prison pour lui rappeler que le clergé a peut-être trahi cette idée mais que c'était pour le bien de tous. Les gens ont besoin de pain et de soins. Il faut des sous pour ça. Personne ne peut voler ou se promener nu dans les rues sans tomber dans la folie ou l'indigence. L'Inquisiteur et sa bande sont là pour organiser la charité, pour soutenir la communauté qui, sans leur aide, sombrerait dans le chaos.

À la fin du récit, l'Inquisiteur libère Jésus sous la promesse qu'il ne reviendra plus. 

-Si tu reviens, on va te crucifier, sois-en certain...

Le Christ s'en va donc au loin pour ne plus jamais revenir.

***

Où réside la force des religions? Elle se trouve justement dans l'organisation de la communauté. Qui veut réduire le rôle joué par les religions doit nécessairement augmenter celui joué par l'État. 

L'idéologie libertarienne, dans laquelle baigne aussi le conservatisme, suppose qu'il faut réduire la taille de l'État, quitte à l'abolir, pour favoriser la liberté du loup dans la bergerie.

On a tenté d'appliquer cette idée folle en Irak. L'État a cessé d'y dispenser des biens et services gratuits pour le peuple. Saddam Hussein n'était pas un ange. C'était même un salaud. Il subsistait par contre une forme de redistribution des richesses. 

L'État irakien instauré par la suite a plutôt tenté d'appliquer à la lettre l'idéologie libertarienne. Les inégalités sociales se sont accrues. La faim a creusé l'appétit des Irakiens. Puis l'État islamique s'est progressivement installé, comme les Grands Inquisiteurs, en organisant la vie d'une communauté abandonnée à elle-même. 

En rejetant le socialisme laïc, on n'a pas pu instaurer le capitalisme sauvage. C'est l'islamisme sauvage qui a pris les commandes. L'islamisme que j'abhorre, tout comme l'Inquisition espagnole, mais je comprends que le fanatisme religieux puisse s'emparer d'une communauté en accordant à des paumés la chance de prendre du pouvoir et de la nourriture...

Je ne soutiens d'aucune manière l'islamisme, mais je comprends, à la lumière du récit de Dostoïevski, pourquoi les religions ne meurent jamais. Elles reviennent chaque fois que l'État faillit à ses obligations envers le peuple. Elles reviendront ici-même, quand nous serons rendus au bout de l'austérité. Je prédis que les religions trouveront un terreau fertile dans les ruines du capitalisme sauvage et du socialisme exsangue. Les pèlerinages reviendront. Le peuple affamé ira baiser le cul d'un pape ou d'un évêque pour un quignon de pain. Elles organiseront l'aide sociale, l'école gratuite, les soins de santé gratuits...

La force des religions, c'est l'organisation de la charité. Vous croyez qu'elles sont à terre? Elles se relèveront toujours parce que les laïcs sont trop cons pour pratiquer le partage. La foi n'est rien sans la charité prétendait Saul de Tarse. Il avait raison. La foi au capitalisme sauvage est une déraison qui nous conduira tout droit dans les bras des mystificateurs totalitaires.

J'espère vraiment avoir tort.

Je souhaite de n'être qu'un abruti qui accorde trop d'importance à Dostoïevski...