vendredi 12 juin 2015

Les arts et les lettres ont bousillé ma confiance aux institutions

Les arts et les lettres sont entrés de bonne heure dans ma vie. Dès la maternelle, on s'étonnait de ma capacité à dessiner des personnages avec cinq doigts dans chaque main. Puis, au primaire, j'étais trop rapide pour le groupe. Mes professeurs me condamnaient à lire pendant qu'ils s'évertuaient à faire comprendre aux autres ce que j'avais déjà compris. Je suis donc tombé sur Alphonse Daudet, Rabelais et La Fontaine. Tartarin de Tarascon, Gargantua et la Cigale m'ont initié à la démesure. Je ne serais plus jamais capable d'avoir le profil bas.

Comme je riais beaucoup des caricatures que je faisais de mes professeurs, ces derniers m'envoyaient à la bibliothèque pour me punir.

-Bouchard! À la bibliothèque!

Je prenais cette punition pour une bénédiction. Je lisais, entre autres, les manuels des professeurs. C'était une manière de prendre de l'avance dans mon cours, histoire d'être renvoyé plus souvent à la bibliothèque.

J'étais fendant. Je corrigeais les fautes d'orthographe de mes professeurs au tableau. Je dépassais le programme et voulais en apprendre à mes enseignants. Comme Jésus, tout jeune, qui faisait chier les docteurs du Temple.

Puis je suis passé au collégial et à l'université, avec cette même passion pour tout ce qui était parascolaire: le théâtre, l'improvisation, le journal étudiant, les grèves étudiantes et, bien sûr, la bibliothèque, les bars, les tavernes, les brasseries... Il fallait bien que j'engourdisse un peu ma conscience. On ne me pardonnait pas ma trop grande curiosité. Je ne savais pas ne m'en tenir qu'au programme. Je ne savais pas éteindre mes doutes sur Freud, Marx ou qui que ce soit.

Je me suis rendu compte que j'ai toujours détesté l'école. J'aimais tout ce qu'il y avait autour: la connaissance, le partage du savoir, les discussions philosophiques. Mais l'école? Les cours magistraux? Quel mortel ennui! Quelle pure perte de temps! Du temps que je devais prendre sur mes précieuses lectures à la bibliothèque. Ce qui fait que je lisais des romans en classe. Et que j'avais aussi l'outrecuidance de péter des bons scores. Avec un A+, un 95% ou un 3,9 sur 4 je savais que l'on me foutrait la paix...

Une des scènes marquantes du film Le Magicien d'Oz est celle où il remet un diplôme à l'épouvantail qui se plaint de ne pas avoir de tête. Avec ce beau diplôme, il se sent tout à coup si intelligent qu'il s'étonne de savoir compter. Dans les faits, c'est toujours le même foutu épouvantail, un homme de paille qui peine à se tenir debout.

J'ai probablement trop lu. Tellement que je vois le Magicien d'Oz agir dans toutes les sphères de l'activité humaine pour berner les uns et les autres avec des diplômes, des médailles et des coeurs en forme de réveil-matin.

Les arts et les lettres ont bousillé ma confiance aux institutions.

Mais je ne leur en veux pas.

Au contraire, je les chéris de tout mon coeur.

Les arts et les lettres me sembleront toujours plus réels que la réalité. Une réalité trop souvent trafiquée pour assurer le triomphe des tricheurs et autres vendeurs d'élixirs.