lundi 6 avril 2015

Le cure-dent du vieux chauve

La littérature peut conférer une dimension surnaturelle à la moindre banalité. Elle me permet, entre autres, de ne pas se limiter aux opinions convenues et aux lieux communs.

La littérature me délivre du fardeau du réalisme et du gros bon sens, fardeau que je laisse aux gens sérieux pour qu'ils soient tristes sans moi.

Je pourrais commenter nuit et jour les actualités, ce que je ne fais pratiquement jamais, sinon pour marquer mon temps d'un pavé jeté dans la mare. Toute personne éclaboussée bénéficiera tout de suite de mes excuses et de ma compassion puisque je ne prends aucun plaisir à rendre les gens malheureux, surtout mes ennemis. L'inimitié m'est étrangère. Je n'arrive pas à haïr les gens qui me détestent. Je suis bien trop paresseux pour ça. Haïr, c'est de la grosse ouvrage...

Haïr, c'est le propre des actualités, sur Twitter entre autres. Je m'en lasse assez rapidement.

Il n'y a rien de transcendant à commettre avec les actualités. On livre son opinion à chaud sur un événement déjà refroidi que déjà l'on se sent piégé par la médiocrité des faits divers.

En ce lundi qui succède au dimanche de Pâques, je profite d'un congé férié en m'abandonnant à ma bonhomie proverbiale ainsi qu'à la procrastination trop rare qui l'accompagne. J'aimerais ne rien faire plus souvent mais mon âge encore peu vénérable m'oblige à bûcher sans cesse pour je ne sais quelle cause, sinon celle de mon garde-manger.

Toute mon attention s'est portée ce matin sur un vieux monsieur au crâne dégarni qui mâchouillait un cure-dent au Restaurant La Belle Mauricienne où je suis allé déjeuner avec ma douce.

Les actualités ne me disaient rien qu'y vaille, d'autant plus qu'il n'y avait que Le journal de Montréal à se mettre sous mes yeux. Je n'ai pas lu la chronique ringarde de Richard Martineau. Il répète les mêmes âneries depuis 2012. Ses thématiques de larbin repus m'indiffèrent. J'ai plutôt lu Bock-Côté qui se servait de Mordecai Richler pour remettre au goût du jour l'oeuvre de l'abbé Groulx. C'est vrai qu'une grande oeuvre ne peut se limiter qu'à des propos de mauvais goût. Néanmoins je crois que Mordecai Richler est un plus grand écrivain que l'abbé Groulx. Je n'ai pas envie de lire Groulx et ses délires nationalistes qui sentent le moisi: Ô Dollard des Ormeaux, nous brandirons nos mains comme des palmes pour honorer ta mémoire... C'est nul à chier, l'oeuvre de l'abbé Lionel Groulx. Je lis encore Richler, comme je lis Dostoïevski ou Voltaire, des auteurs qui portent leur part d'ombres mais qui livrent aussi des éclairs de génie que je n'ai jamais trouvé chez l'abbé Groulx. Non pas parce que je méprise le nationalisme. Mais parce que la littérature de curé me fait vomir. La virilité d'un curé? On repassera...

Cela dit, au risque de m'engluer dans l'actualité, je me dois de revenir sur le vieux barbon qui mâchouillait son cure-dent.

J'avais la sensation que cela pouvait être moi dans trente ou quarante ans, bien que je n'ai pas coutume de me curer les dents en public.

Pourquoi toute mon attention était-elle dérivée vers le cure-dent du vieux monsieur? Pourquoi en suis-je à passer si rapidement sur le texticule de Bock-Côté?

Parce que je suis un écrivain, pas un chroniqueur, ni même un gérant d'estrade.

Le cure-dent du vieux chauve m'en disait plus long que tous ces mots alignés par quelque infographiste du dimanche dans Le journal de Montréal.

Ce cure-dent a pris des dimensions olympiennes que je ne m'explique pas encore.

Il est le symbole de la retraite, de la fin de toute activité lucrative, de tous travaux et de toutes obligations courantes.

Ce cure-dent représente, en quelque sorte, une forme de liberté.

La liberté de se foutre du regard de l'autre.

La liberté de se curer les dents sans même avoir à se les curer puisque le vieillard ne prenait que du café, ce qui ne colle généralement pas entre les dents ou bien sous le dentier.

Que passent les écrivains nationalistes et les commentateurs de l'actualité!

À la fin de mon aventure sur terre, j'aurai peut-être un dernière pensée pour le cure-dent du vieux schnok. J'en aurai sans doute aucune pour l'abbé Groulx.

L'appel de la race, de la crasse ou de la mélasse: je m'en lasse.

Je combats les turpitudes de mes semblables en les aimant du mieux que je puisse faire. Je suis en faveur de l'indépendance du Québec et en défaveur du nationalisme. Mon point de vue purement administratif ne mérite aucun éloge. Small is beautiful... D'où mon hommage au cure-dent. Et mon intérêt démesuré pour ces petites vies ordinaires qui n'intéressent pas le commun de ceux qui aspirent à l'immortalité en inspirant aux autres le ressentiment, le dégoût de la vie et la haine des déjeuners tranquilles.

Comme Nietzsche, je me méfie de l'esprit de sérieux des Huns et des autres.

J'aspire à la liberté et à la joie de l'esprit.

J'aspire à la bonté, à la beauté et à cette liberté libre dont parlait le poète Rimbaud en des jours meilleurs.

Ainsi soit-il.