dimanche 12 avril 2015

États de grâce et autres états des lieux

Rien ne me rend plus heureux que d'avoir cette faculté de m'émouvoir d'un rien. Ressentir des états de grâce me semble un privilège arraché de haute lutte aux inévitables abîmes de l'existence.

Ce matin, j'ai vécu l'un de ces moments indicibles. Tout me semblait beau et merveilleux. Mon âme se faisait bercer par les vagues d'un bonheur intemporel et infini.

Je vais sans doute passer pour un fêlé de vous dire ça.

Pourtant, je n'en ai pas honte.

Tout concourt à rendre la vie douce et fascinante en ce dimanche matin ensoleillé où les corneilles virevoltent dans le ciel par couples de deux. Elles annoncent le printemps qui s'est fait tant attendre cette année. D'ailleurs, des corneilles ont fait leur nid dans la lumière de rue située devant mon logement. Leurs oeufs profitent d'une douce chaleur au cours de la nuit. Cela doit bien faire trois ans que les corneilles s'en servent comme d'un incubateur.

***

Je m'étonne aussi que ma mémoire soit imprégnée par des événements anodins.

Comme cette conversation entre deux adolescents que j'ai subrepticement captée cette semaine.

Il y avait un petit gros sans couvre-chef et un grand chevelu portant une calotte de baseball.

Le petit gros disait au grand chevelu que son père avait perdu son emploi mais qu'il espérait être embauché chez Subway où, bien sûr, il pourrait devenir gérant.

-Mon père m'a dit que si Subway l'engage, il pourrait vite devenir gérant... I' commencerait à faire des sandwiches pis des sous-marins pendant une dizaine de jours pis quand i' verraient comment y'est vite pis toutte, ben y'auraient juste pas l'choix de l'nommer gérant... Mon père y'a perdu sa job parce que là où i' travaillait le gérant l'aimait pas parce qu'i' savait qu'mon père pourrait faire un meilleur gérant qu'lui... Ça fait que là, si i' l'engagent chez Subway, ben là i' va devenir gérant pis on va pouvoir voyager pis i' va pouvoir m'acheter un iphone... I' me l'a dit pis, sérieux man, mon père i' pourrait être gérant d'n'importe quoi pis faire d'l'argent au boutte... Seulement, y'a des jaloux... Y'a du monde qui aime pas qu'mon père soit bon pis toutte... Mais chez Subway, sérieux, i' respectent el monde qui veut travailler pis qui travaille ben... Ça fait qu'mon père va devenir gérant, man, pis moé j'va's pouvoir avoir une job d'été pis toutte...

Le grand chevelu se contentait d'écouter le petit gros en hochant la tête. De temps à autres il grognait en guise de réplique.

-Aoumphe! Sérieux? Han...

Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais que le petit gros faisait pitié. Son père aussi. Et probablement que cette pitié regroupait tous ceux et celles qui partageaient avec moi cet autobus. Je faisais moi-même pitié. Nous faisions tous pitié. Nous aurions tous pu travailler chez Subway.

***

Le lendemain, j'ai croisé une bande d'adolescents à un arrêt d'autobus du boulevard Saint-Madeleine, à Cap-de-la-Madeleine. Les jeunes crachaient partout sur les trottoirs pour se donner un peu de virilité. L'un d'entre eux s'amusaient à traverser la rue sur sa planche à roulettes en faisant des doigts d'honneur à tous les automobilistes suite à leur passage. Ses amis riaient sans trop de convictions. Cela faisait chill d'envoyer chier ainsi des inconnus.

Je ne suis pas intervenu. Je me suis rappelé que mes amis étaient aussi arrogants à leur âge. Je me suis même rappelé d'avoir montré mon majeur au pape Jean-Paul-II lors de sa visite à Trois-Rivières, en 1984. Je me révoltais de constater qu'on avait retapé seulement le décor qui collait au trajet du pape. Tout ce qui était derrière demeurait laid, gris et sale. Le pape devait voir la beauté de notre ville. Nous, les pauvres des quartiers cachés derrière le Chemin du Roy, pouvions demeurer à jamais dans notre laideur et notre crasse urbaine. D'où le fait de rendre au pape un fuck you bien ressenti.

Ce rappel du passé m'a permis de tout pardonner aux ados du boulevard Sainte-Madeleine et de les regarder avec bienveillance, malgré leur manque de savoir-vivre.

***

Et maintenant, quoi d'autres?

Rien. Je reviens à mon état de grâce.

Tout est pardonné.

Rien n'est regretté.

Tout se poursuivra.