dimanche 5 avril 2015

Du temps où j'allais chercher de l'eau de Pâques avec mon père

Mon père allait chercher de l'eau de source à tous les matins de Pâques. La source était située au bout de l'Île Caron, près du pont qui mène à l'Île Saint-Quentin, à l'embouchure de la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice).

Je n'ai jamais cru aux vertus de cette eau miraculeuse, cette eau dite de Pâques qui était sensée nous guérir de tous les maux et nous porter chance. Mon père y croyait. Il me reprochait par ailleurs de ne croire en rien.

-Même les Témoins de Jéhovah croient en quelque chose! qu'il me disait. Mécréant! Faut que tu croies en quelque chose!

Selon moi, son argument était faible. Et son eau de Pâques n'était qu'une superstition parmi tant d'autres. Pourtant, j'y suis souvent allé avec lui, les matins de Pâques. Le miracle étant que j'avais un père qui aimait ses enfants et les traînait partout pour prodiguer ses enseignements avec des paroles sibyllines.

Alors que tant d'autres hommes se perdent en sessions psychanalytiques pour surmonter leur complexe de fils manqué et de père manquant, je puis dire que j'ai été gâté par mon père, cet homme qui croyait fermement au Christ et à son message évangélique.

-Thomas y'a mis les doigts dans les trous de Jésus pis là, Thomas, y'a braillé parce qu'i' a ben vu que Jésus était ressuscité... Heureux ceux qui auront cru sans avoir vu... Mais qui aurait pas fait comme Thomas, hein? Un gars ressuscite pas à tous 'es jours. Ça fait que Thomas y'a su pour vrai que Jésus était ressuscité des morts... Des trous dans les mains pis les pieds, ça trompe pas!

-Jésus ne devait pas être tout à fait mort lorsqu'on l'a retiré de la croix... Quand t'es mort, normalement, t'es mort... que je disais à mon père.

-Ouin,,, Ben Jésus était le Fils de Dieu... En seulement qu'i' se demandait su' 'a croix pourquoi que Dieu l'avait abandonné... T'es cloué su' une croix entre deux bandits pis t'as mal partout... Tu t'sens pas mal tout seul, ben entendu... Même Jésus connaissait ça, le désespoir, parce qu'autrement y'aurait jamais compris qui on est, nous autres, les humains... Pis y'a des mystères dans 'a religion, autrement ça serait pas une religion... En seulement qu'i' faut pas croire toutte c'que disent les curés parce qu'i' a une maudite gang de mange-marde parmi eux. Y'en a qui aiment mieux faire la piastre que de défendre les pauvres... Mais comme disait Jésus: y'est plus facile à un chameau d'entrer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au paradis... Que les ceusses qui comprennent comprennent... Pis qu'les autres mangent un char de marde!

-P'pa! Ta cruche d'eau déborde...

-Ok... On a notre eau d'Pâques. On peut r'tourner à 'a maison. 

On remontait ensuite la côte pour embarquer sur nos vélos. Le père s'allumait une cigarette et se la clouait aux commissures de ses lèvres. Il pédalait en pompant sa boucane, comme il l'avait toujours fait. Nous rentions à la maison autour de sept heures et demie le matin pour se taper un petit déjeuner préparé par ma mère, bien contente de recevoir un nouveau flacon d'eau de Pâques afin de chasser les mauvais esprits et de bénir la chambre de son garçon athée qui n'arrêtait jamais de parler de la révolution, des communistes et de toutes ces affaires effrayantes qui démolissent des églises et portent malchance dans la vie.

-D'la religion, ça en prend, qu'elle me disait sans plus de justifications. Même les Témoins de Jéhovah croient en quelque chose!

Le déjeuner terminé, je pourrais replongé dans mes chers livres ou bien écouter les disques de mes parents: Harry Belafonte, Roger Whitaker, Elvis, les Beatles... J'irais à la messe de onze heures en maugréant. Je pourrais au retour me farcir une large tranche de coco de Pâques sucré de marque Laura Secord. À midi, il y aurait de la lutte à la télévision et je me battrais dans le salon contre mes frères sous l'oeil bienveillant de mon père pour qui la lutte était sa deuxième religion.