vendredi 18 octobre 2013

Comment s'éconduire dans un bar

C'était un cinq à sept tout ce qu'il y a de plus cordial. Personne ne se tirait encore la pipe et à peu près tout le monde avait le vin gai, même les buveurs de bière.

La propriétaire faisait de bonnes affaires ce jour-là. Son équipe se faufilait entre les clients pour étancher leur soif avec des mixtures qui t'assèchent les tripes. Les vendeurs de dope circulaient presque librement sans trop camoufler leurs affaires. On n'en était pas à sniffer des lignes à la table mais il y avait déjà dans l'air cette odeur de moufette.

Évidemment, les ploucs ne se seraient pas sentis à l'aise dans cet environnement.

Comme il n'y avait pas vraiment de ploucs, tout était super.

Pourtant, un plouc se présenta ce soir-là pour faire chier tout le monde.

Le gars devait avoir autour de cinquante ans et il était peigné avec une raie sur le côté. Son sourire laissait entrevoir un dentier beaucoup trop grand pour sa bouche. Ses yeux globuleux de grenouille n'étaient pas pour arranger son faciès. On peut dire qu'il avait l'air sorti d'un sketch comique de Gilles Gamache le Sumérien.

-Allo! Je vais prendre un café deux crèmes deux sucres mademoiselle... qu'il a dit à Brigitte, la serveuse, qui n'était pas du genre à apprécier le marivaudage.

-Appelle-moé Brigitte pis ça va être ben correct... qu'elle lui a répondu.

Elle n'aimait pas ce gars-là, c'était évident.

-T'as pas l'air d'l'aimer c'gars-là... lui souffla à l'oreille Gisèle, qui revenait avec son plateau chargée de verres et de bouteilles vides.

-Non hostie! I' vient icitte à tous 'es jours depuis une semaine pour nous faire chier avec sa morale de plouc... C't'un calice d'épais... Pis i' t'laisse jamais plus que trente sous d'pourboire pour son p'tit café deux crèmes deux sucres...

Pendant ce temps-là, le gars aux yeux globuleux et au dentier pesant regardait autour de lui comme s'il cherchait à parler à tout le monde. Comme le bar continuait de se remplir il fût bientôt entouré par toute une bande de fêtards du vendredi soir.

-Tu boés un  café man? C'est pas l'matin... Y'est six heures le souère... le taquina Roger l'Indien, un gars qui était toujours pas mal avancé dans ses consommations vers cette heure-là.

-Je ne bois pas d'alcool. Je ne prends pas de drogues. Et je ne fume pas de cigarettes. C'est meilleur pour ma santé! lui déclara tout de go Dentier-Pesant.

On aurait pu penser que cela s'arrêterait là. Mais non, Dentier-Pesant sentit le besoin d'en rajouter.

-Vous ne devriez pas boire d'alcool! C'est très mauvais pour la santé. La drogue aussi, c'est dangereux: on peut devenir fou! Et les cigarettes... Heureusement que c'est interdit de fumer dans les bars sinon je ne viendrais pas ici...

Tout le monde se regardait d'un air bête.

-Qu'est-cé tu fais icitte d'abord si t'aimes pas ça nous voir boire pis nous shooter avec d'la colle d'avion?

-Tout le monde a le droit de venir ici. Ce n'est pas écrit qu'il faut absolument prendre de l'alcool. Je trouve dommage que vous vous ruiniez la santé ainsi... C'est un suicide à petit feu! Il y a tellement de meilleures choses à faire dans la vie... Pff...

Brigitte n'en pouvait plus. Elle lança son torchon dans l'évier et fonça sur Dentier-Pesant.

-Écoute... Ça fait une semaine que j'te toffe mon tabarnak! Quand tu viens pas brailler ta vie de gars qui est toutte sauf pas correct, tu viens nous faire chier avec ta morale de curé. Si t'aimes pas ça boire, fumer pis sniffer d'la poudre à laver 'es toilettes, ben reste chez-vous cibouère pis fais p'us chier el' monde qui s'pointe icitte pour pas s'faire chier 'ec des sermons pis toutes sortes de pleurnichages de même! En trois mots: calisse ton camp!

-Vous n'avez pas le droit de m'obliger à partir! J'ai le droit d'être ici! répliqua Dentier-Pesant.

Deux soudeurs habitués du bar insistèrent fermement pour qu'il s'en aille.

-A' t'a dit de décrisser coq... Ça fait que décrisse!

Dentier-Pesant s'est en allé pour s'éviter une claque ou deux sur la gueule.

Et la bonne humeur revint dans le bar.

Dehors, il pleuvait.

Dentier-Pesant se sentait triste et seul. C'était chaque fois la même histoire. Il rentrait dans un bar pour prendre un café, discutait honnêtement avec la barmaid sans blasphémer ni sacrer. Jamais il ne racontait des exploits sexuels ou bien de ces lubricités innommables qui abondent dans la bouche des alcooliques et autres drogués. Il se masturbait souvent en regardant les photos de femmes en soutiens-gorges dans les catalogues féminins mais jamais qu'il en parlait à personne. Il aurait très bien pu le faire parmi tous ces saligauds qui ne respectaient plus rien.

Et pour toute ces conversations intelligentes, comment le remerciait-on? En le foutant dehors comme un vulgaire chien renifleur de remugles!

-Un jour, je me vengerai! qu'il s'est dit en lui-même, Dentier-Pesant, tandis que la pluie ne finissait plus de lui transpercer les os.

Il serait difficile de dire comment Dentier-Pesant allait se venger mais parions que ce serait en tenant un sermon ou bien en menant une campagne pour la fermeture de tous les bars, tripots et lieux de perdition.

Tout est possible avec ce genre de cancrelat. Nous ne sommes jamais trop prudents. Aussi m'apparaît-il sage de les éconduire lorsqu'ils deviennent par trop envahissants.