mardi 15 octobre 2013

Baruch Spinoza et les pattes de lapin porte-bonheur

Prier, y'a que ça de vrai quand on a perdu sa patte de lapin porte-bonheur. On se plie en quatre et on se met à brailler au Très-Haut qu'on n'en peut plus d'être au plus bas. Ça ne marche pas à tous les coups et même que la plupart du temps le Très-Haut ne répond pas au numéro qu'on a composé. Néanmoins, ça passe le temps. Quand il n'y en aura plus, on sera mort. Ou ressuscité. Ou bien au Ciel. Ou bien nulle part.

Jocelyn-Archibald Croisetière ne priait jamais et ne portait jamais de patte de lapin porte-bonheur ou autre grigris sur lui. Il s'en allait comme ça sur la rue sans aucune protection spirituelle particulière, sinon celle de ne pas craindre le début, le milieu ou la fin de son aventure personnelle. Il s'acceptait tel qu'il ne sera jamais, Jocelyn-Archibald, c'est-à-dire avec les yeux croches, le nez mou et cette grosse bouche de glouton empoté. Pour le reste, il se débrouillait pas trop mal. Il avait du fric pour s'acheter de la crème glacée et une femme qui l'aimait parce qu'il ne priait jamais, justement. Sa femme, Jocelyne-Armande Croisette, ne se faisait pas prier pour dire qu'elle détestait les braillards et Jocelyn-
Archibald, comme il n'était jamais tout à fait là, ne pleurait jamais.

-Ne pas rire, ne pas pleurer mais comprendre! répétait Jocelyne-Armande inlassablement sans savoir qu'elle reprenait ainsi les propos de ce bon vieux Baruch Spinoza, un gars qui est mort, bien entendu, et depuis fort longtemps.

Ah ce sacré Baruch Spinoza! Un philosophe athée, qui ne portait pas de patte de lapin porte-bonheur sur lui et qui est mort comme n'importe qui, c'est-à-dire comme tout le monde. Comme quoi même les athées ne sont pas immortels.

Jocelyn-Archibald avait bien tenté de lire Spinoza, mais il le trouvait beaucoup moins drôle que John Steinbeck. On a les lectures que l'on mérite. Et les lecteurs aussi. Même si cela ne veut pas dire grand' chose quand on y repense un peu.

Tout ça pour conclure que ces deux oiseaux-là pouvaient très bien vivre sans dieux, sans feux et sans lieux. Il leur était plus difficile de se passer du chou parce qu'ils aimaient bien ça. Idem pour les patates, en frites ou en purée.

Ils n'étaient pas très portés sur les grigris, ça non.