mercredi 17 août 2011

La légende de Wabasso, alias Lapin-Blanc

Je vais vous raconter de mémoire l'histoire de l'un de mes ancêtres. Il s'appelait Wabasso, alias Lapin-Blanc, pour une raison qui m'échappe tout à fait. C'était un gros et solide Micmac avec peu de graisse sur les abdominaux. Il vivait en Gaspésie, du temps de l'arrivée des conquistadores européens. Un beau jour, ils sont venus planter une croix devant son wigwam, sans lui demander quelque permission que ce soit. Wabasso, bon prince, les a accueillis, nourris, gâtés comme l'exigent les lois universelles de l'hospitalité.

Puis il a fait commerce avec eux, comme l'exigent les lois universelles des relations humaines. Wabasso trouvait que les Européens étaient des gens bien misérables.

-S'ils étaient si riches chez-eux, ils ne traverseraient pas la mer pour venir ici, au bout du monde, à travailler nuit et jour pour emporter de la morue, rien que de la morue, comme s'il n'y avait que la morue...  Il faut qu'ils soient bien pauvres pour manger toujours la même chose... Moi, quand je veux de la morue je vais en prendre et le lendemain je passe à autre chose... Et puis ils échangent des chaudrons et des fusils contre les vieilles fourrures de castor qui servent de langes pour nos bébés... Ils ont chié et pissé dedans et les Visages Pâles s'en font des chapeaux... Et ils portent tous ces chapeaux, là-bas, et mangent seulement de la morue séchée tellement ils n'ont rien... Vraiment, ce sont les gens les plus pauvres du monde... Ils m'inspirent de la pitié. Voilà pourquoi je pense que c'est de notre devoir de les aider... Autrement, ils crèveront tous comme des chiens un jour ou l'autre... Pauvres gens! Oui... Pauvres gens... Kitché Manitou m'est témoin qu'ils feraient mieux d'apprendre à chasser au lieu de planter des croix stupides partout et de travailler comme des esclaves toute la journée, sans regarder la nature, le soleil, les étoiles... Brrr... En plus qu'ils portent des chapeaux de castor qui ont trempé dans nos excréments! Pouah! Ils n'ont vraiment pas de dignité... Ils n'ont vraiment pas de vie... Il faut les aider, je vous dis... Kwey, kwey tout le monde... Faut que je retourne aux bleuets... Je ne passerai pas la journée à les regarder travailler à piler de la morue comme des imbéciles...

Et Wabasso s'enfonça dans la forêt pour aller cueillir des bleuets.

L'air du mois des bleuets était frais et vivifiant.

On prévoyait un grand pow-wow pour la pleine lune.

Les Visages Pâles apporteraient de l'alcool, quelque chose de pas mal plus fort que le thé du Labrador et qui te fait danser comme un malade.

Tout un party en prévision pour mon ancêtre Wabasso, alias Lapin-Blanc, un Micmac sans graisse après les abdominaux qui vivait en Gaspésie du temps de l'arrivée des conquistadores.

C'est du moins ce que l'on se raconte entre nous, entre Sauvages, quand on brasse le feu avec des bouts de branches dans le bois.