vendredi 19 août 2011

Du temps de la première vague d'immigration européenne

Cela faisait des mois que Makwa, surnommé Grandes-Palettes par les Anciens et Anciennes, s'ennuyait de revoir des fleurs. Des mois qu'ils pagayaient, lui et sa tribu dite des Vrais Humains, tout le long de la banquise qui s'étirait à cette époque entre le Vieux et le Nouveau Monde. Et là, des fleurs, il y en avait à pleines brassées.

C'était le solstice d'été. Makwa et les siens étaient enfin sur la terre ferme et parfumée.

Le Nouveau Monde commençait à cette époque dans le secteur qui de nos jours s'appelle la Virginie, comme par hasard. Une terre vierge, virginale, comme le suggère le nom Virginia laissé par la deuxième vague d'immigration européenne.

Makwa, alias Grandes-Palettes, était de la première vague. Lui et les siens ouvraient les chemins, marchant dans des sentiers qui n'avaient jamais été empruntés par quelque humain que ce soit. Ils seraient les premiers hommes à fouler le sol de cette terre récemment libérée des glaciers où la végétation gagnait du terrain.

Ils appelèrent cette terre l'Île de Mikinak, c'est-à-dire l'Île de la Tortue. Et ils s'inventèrent assez tôt des légendes à ce sujet tout en se faisant cuire de gros steaks de caribous sur le feu. Dans la tribu de Makwa, ce n'est pas l'imagination qui faisait défaut. Tout le monde était artiste. Tout le monde chantait ou bien jouait du tambour. Ce n'était certes pas des gens moroses ou bien indifférents. La vie valait la peine d'être vécue à cette époque heureusement préhistorique.

Les grandes palettes de Makwa cherchaient toujours à se faire aller pour raconter des aventures inénarrables, comme la fois où le chamane de la tribu avait failli mourir gelé après s'être stupidement endormi dans le fond de son canot qui prenait l'eau. On avait bouché le trou du canot avec de la résine d'épinettes, le lendemain, comme l'avait enseigné Namok, alias Vieux Renard. Et le vieux chamane avait bien failli mourir en répétant toujours le mot «viande» pendant sa fièvre. D'où l'hilarité générale de la tribu, ce jour-là, à manger de la viande de caribou, au terme d'une longue expédition vers nulle part, là où personne n'était encore passée...

Personne? Hum... Makwa et les autres ne le savaient pas, mais on les observait, secrètement. D'autres humains venus de la côte Ouest de l'Île de Mikinak, avec des yeux un peu plus bridés, les regardaient manger de la viande de caribou tout en se demandant sans doute ce qu'ils faisaient là...

Ils allèrent donc les voir. Makwa et les siens furent surpris mais surtout heureux de constater qu'ils n'étaient pas seuls au monde. Alors ils partagèrent le caribou. Puis les invités décidèrent de demeurer avec cette bande-là, puisqu'ils étaient eux-mêmes un peu perdus. Ils s'appelèrent les Vrais Humains, tout simplement, comme tous les autres clans du monde connu. Leur but était de vivre en harmonie avec les ressources qu'ils trouvaient ça et là, au hasard de leurs longs voyages pour trouver de quoi nourrir tout un chacun.

Ils ne se cassaient pas trop la tête.

Et Makwa Grandes-Palettes racontait toutes sortes de niaiseries qui lui passaient par la tête, parce qu'il n'y avait pas de télévision ou d'Internet dans ce temps-là.