samedi 28 août 2010

Les rats

On dira ce qu'on voudra, la vie est étonnante. Ça ne fait même pas trois heures qu'un poulain vient de naître qu'il galope sur ses quatre pattes. L'araignée tisse sa toile sans avoir besoin de l'éducation de ses parents. Et l'être humain, eh bien, le mieux que l'on puisse dire c'est qu'il a une puissante colonne vertébrale et des mains trop agiles. Mais ça demande des années d'entraînement. Rien d'inné. Ou si peu que ça ne vaut pas la peine d'en parler.

Les rats sont d'aspect désagréable. Ils nous rappellent la peste bubonique. Ce qui fait que l'on traite les malfrats de rats, de chiens ou de cochons, des mammifères dont les noms sont porteurs de maladies tout autant que d'insultes.

Les rats ont une queue annelée. Des dents jaunes. Leur pelage est gras et puant.

Ce sont des animaux sociables qui nous tiennent rarement compagnie. Ils savent que l'humain a de la colonne vertébrale et que ses mains sont trop maléfiques.

C'est du moins ce que racontait Ozias Laflamme, un cultivateur du rang du Pays-Brûlé qui élève des poules et des cochons.

Ozias n'a pas de moustache et porte une calotte de baseball arborant le sigle de la coop de taxi du coin. Ses lunettes sont rondes. C'est un bonhomme de taille moyenne aux membres parcourus de nerfs de boeuf. Il fait son train tous les matins, nourrit ses poules et ses cochons pour faire vivre ses enfants et leur descendance, une tribu de vingt-huit têtes. Il travaille sans relâche pour augmenter la profitabilité de sa petite entreprise familiale. Et il déteste les rats.

-Les rats, y en a partout! qu'il racontait avant hier au Dépanneur Boissonneault. Ça commence par un pis y'en a mille le lendemain! Ça se reproduit plus vite que les lapins! Et ça forme des brigades pour s'en prendre à mes poulets! I' s'essaieraient pas avec mes poules... Dix poules sur un rat pis il restera même plus de quoi de faire un cache-nez! Sont mauvaises les poules... Mais les poulets... C'est sans défense! Pis dix rats se garrochent dessus lâchement pour les dévorer et nuire à mon profit sacrament!!!

Ozias était vert de rage. Il avait perdu une bonne centaine de poulets à cause des rats. Il avait tout essayé contre eux: les trappes, le truc de la chaudière d'eau avec de la moulée flottant sur de la styromousse pour en noyer quelques-unes, le poison... Cependant les rats s'habituaient à tout. Comme cette vermine ne peut pas vomir, elle ne prend que de petites quantités d'un nouveau mets pour tester son effet. Elles finissent par détecter même le poison et communiquent entre elles les informations à propos des nouveaux trucs des humains pour attenter à leurs jours.

-J'ai toutte essayé... Toutte... Sauf le truc de mon cousin Raymond... Hostie ça me coûtait d'le faire... Mais sacrament ça marche!!! Y'a p'us un maudit rat maintenant! F-i, fi, n-i, ni. Fini les rats. Les tabarnaks! J'les ai eus.

-Et comment t'as fait Ozias, de lui demander Denis, le gars à la caisse.

-Ben c'est ben simple. Je me suis faitte un piège pour en attraper une vivante. C'est une cage avec une grille qui se referme quand le rat rentre dedans pour aller prendre le morceau de fromage. J'ai suivi le truc de mon cousin Raymond. J'ai endormi le rat avec du chloroforme pis j'lui ai cousu l'anus. Après j'ai laissé l'rat en liberté pour qu'il aille rejoindre les autres rats. Quand i' vient pour chier ça lui fait tellement mal que l'rat se met à crier. Les autres rats se demandent c'qu'on fait aux rats dans cette ferme-là et ne r'mettent p'us jamais leurs sales pattes dans l'coin! Ça c'est efficace le cousage du trou d'cul!

Évidemment, nous désapprouvons tous ces méthodes. Cela nous indigne et nous révolte.

Mais Ozias n'en a rien à foutre de ce que nous pensons. C'est lui qui se lève tôt à tous les matins pour ramasser la marde, nourrir les poulets et les vendre au supermarché.