mardi 6 juin 2017

John Smith le chasseur de bisons

John Smith approchait de la cinquantaine. C'était un homme moyen avec de grosses moustaches qui portait un chapeau haut-de-forme l'hiver et un petit canotier de paille l'été. Avocat de son métier, il faisait de grosses affaires avec les membres du Congrès, les sénateurs et les gouverneurs des États-Unis d'Amérique. C'était un homme pragmatique, toujours courtois comme il se doit, et un tant soit peu taquin avec ceux qui rêvaient en couleurs. Le monde était tel qu'il est parce qu'il n'aurait pas pu être autrement. Il fallait s'y faire une place à la hauteur de son intelligence et de ses talents. Ce que John Smith avait d'ailleurs très bien réussi en accumulant une petite fortune personnelle qui faisait de lui l'un des notables les plus influents de Boston.

Tout souriait à John Smith, sauf son épouse. Mais comme il y avait la maison de Madame Lily pour se détendre, il ne s'en faisait pas trop. Et comme il était riche à craquer, son épouse se fermait les yeux sur les incartades de son mari. Elle s'occupait plutôt des oeuvres de bienfaisance du temple qu'elle fréquentait. Elle s'occupait, entre autres, de tricoter des moufles pour les pauvres, au grand dam de son mari qui ne voyait pas pourquoi il fallait gâter les paresseux.

Malheureusement, John Smith vieillissait. Son corps supportait de moins en moins la bonne chère, les alcools fins et les cigares. 

Il avait eu un point au coeur dans son cabinet qui l'avait fait tomber à genoux. Si sa domestique noire Jemima n'avait pas été là, il serait sans doute mort. Elle avait tout de suite fait accourir le docteur Johnson qui lui avait aussitôt prescrit du repos, un régime strict et peut-être du grand air.

-Vous devriez voyager Monsieur Smith... Cela vous ferait le plus grand bien... Laissez vos affaires pour quelques temps... Vous en faites beaucoup trop... Si vous ne prenez pas soin de vous, eh bien j'ai le regret de vous dire que vous ne serez peut-être pas vivant l'an prochain...

John Smith n'était pas homme à ne rien faire mais comment se battre contre la mort, cet ennemi implacable qui n'épargne jamais personne?

Après mûre réflexion, John Smith décida donc d'aller se reposer sur la côte Ouest, loin de l'agitation qu'il vivait à Boston.

Il prit donc un billet de train vers l'Ouest. Il ferait le voyage en première classe, évidemment, et en profiterait pour respirer l'air des Prairies, puis l'air des Rocheuses et, enfin, le souffle chaud de l'Océan Pacifique.

Il n'allait pas rien faire en chemin. C'était mal le connaître. La compagnie Union Pacific lui promettait aussi une chasse au bison pour gentlemen. Une chasse qui se faisait sans même quitter le train. Il ne suffisait que d'ouvrir la fenêtre du wagon et de tirer dans le troupeau. 

Cela avait tout de suite séduit John Smith qui avait l'esprit sportif et l'instinct raffiné du prédateur de sa race, la plus noble qui n'eut jamais été sur la Terre. La race blanche, synonyme de progrès et de civilisation.

John Smith quitta Boston en juin pour son périple ferroviaire jusqu'à la baie de San-Francisco.

Son wagon était confortable. Les voyageurs qui partageaient son wagon étaient tous des gens d'honneur et de qualité qui aimaient jouer au bridge. La nourriture était excellente et les nègres qui étaient à son service avaient été bien domptés.

-N'est-ce pas ça la vraie vie, messieurs? s'exclamait souvent John Smith au cours de ce voyage.

Puis ils atteignirent le Dakota du Sud. C'est là que le train croisa une horde de bisons qui broutait à proximité de la voie ferrée.

-Gentlemen, vous pouvez sortir vos carabines. Il y a enfin des bisons sur la voie.

John Smith était tout excité à l'idée de tuer. Il sortit sa carabine de son étui et jura de n'avoir jamais vu autant de bêtes sauvages de sa vie réunies au même endroit. Il n'eut même pas besoin de viser. Il appuya sur la détente une fois, deux fois, trois fois. Les bisons tombaient comme des mouches. Et comme les bisons avaient cette manie de se regrouper autour du bison blessé, comme s'ils pleuraient un des leurs, il était d'autant plus facile d'en faire tomber quelques dizaines d'autres.

John Smith tira et tira encore, tout comme les gentlemen qui l'accompagnaient.

-Jamais on ne voudra me croire! Je viens d'en tuer au moins trente! 

-Et moi aussi! 

Un boy leur tendit des cigares puis du feu pour les allumer.

Les gentlemen, cigare aux lèvres, étaient rouges de bonheur.

-Je me sens tellement mieux qu'à Boston! déclara John Smith. Jamais je ne regretterai d'avoir pris des vacances! Il faut bien vivre dans la vie, non?

-Oui cher ami... Nous ne sommes pas des nègres, n'est-ce pas?

-Ni des bisons! ironisa un autre.

Tout le monde s'esclaffa dans le wagon de luxe qui laissa derrière lui quelques centaines de bisons morts pourrissant dans la plaine.

Un Sioux solitaire passa par là quelques jours plus tard. Il s'en allait rejoindre son village après un long voyage.

Il s'appelait Taureau Assis. On disait de lui qu'il était un homme-médecine. 

Il arrêta son cheval qu'il chevauchait sans selle, comme seuls les Sioux savent le faire.

Puis il marcha vers les bêtes abandonnées qui se faisaient dévorer par des vautours.

Le coeur de Taureau Assis était triste. Il fit une prière pour que les âmes des bisons n'impliquent pas tous les hommes dans cette tuerie gratuite et barbare.

-Ce ne sont pas des hommes, mes frères et soeurs bisons, non ce ne sont pas des hommes qui vous ont fait ça... Vous savez, nous vous avons toujours respectés, toujours... Nous n'avons jamais pris plus que ce que nous mangions... Nous nous sommes toujours excusés de vous enlever la vie pour nous nourrir... Non, nous ne sommes pas comme les visages pâles et jamais nous ne serons comme eux, jamais... Puisse Kitché Manitou accueillir votre âme dans son royaume, là où l'herbe est toujours verte et l'eau des rivières toujours claire et douce... J'ai dit...

Sitting Bull enfourcha son cheval, l'âme triste, et se promit de résister à ces gens sans foi et sans âme qui se moquaient du grand cercle de la vie et de la Terre sacrée sur laquelle les Lakotas Hunkpapas savaient aller pieds nus depuis des millénaires.