mercredi 29 décembre 2010

Oh-ho!

Concert-musical, c'est ce que voulait dire son nom, Kikinotatiwin, dans la langue de sa tribu, les Anishnabés.

On l'avait appelé Concert-musical parce qu'il chantait tout le temps, du matin au soir, et parfois même la nuit.

C'était un solide chamane, gros et grand, avec un beau bonnet de fourrure en peau de raton-laveur. Bon nageur et plus habile pêcheur que chasseur, il ne valait rien pour la guerre. Ses rêves lui interdisaient de tuer. Aussi tout un chacun le prenait pour un idiot et lui laissait le rôle de chamane à temps partiel.

La plupart du temps, dans cette tribu-là, on se foutait pas mal des chamanes. On vivait comme des arbres et on mourrait comme un vieux tronc, couvert de moisissures et de champignons. On se retirait pour mourir seul dans le mystère des forêts, comme un orignal. Rien de bien compliqué. Un vieux tronc. Un vieil orignal. Et pas trop de chamanes pour faire chier. On faisait semblant qu'on n'était jamais malade. Voilà tout.

L'été, lors du rassemblement de toutes les tribus sur le grand fleuve Magtogoek, Kikinotatiwin se donnait en spectacle devant toute la bande en chantant la mémoire de ses Ancêtres.

-Oh-ho! qu'il scandait, Kiki. Oh-hoooo! comme personne ne savait le faire.

Ce qui fait que le renom de Kikinotatiwin était bien établi. On le respectait pour ses «Oh-ho» bien ressentis. Et on se foutait qu'il préfère la paix à la guerre. C'était Kiki, quoi. Tout juste bon à faire des «Oh-ho» lors de la Fête du soleil. À se croire chamane parce qu'il connaît un peu mieux que les autres le secret des herbes, les mystères des forêts et les chants des Ancêtres.

Tout le monde souriait à l'évocation de son nom, Kikinotatiwin. Il était en quelque sorte le clown de sa communauté.

-Oh-hoooo! qu'on se disait pour l'imiter. Oh-hoooo!

Oua! Que l'on se fendait la gueule à se moquer du chamane Kiki. Quel imbécile ce Kiki! Oh-ho!

Jusqu'au jour où Kikinotatiwin attrapa la rage après s'être fait mordre par un raton-laveur.

Aussi stupide que cela puisse paraître, Kikinotatiwin en mourrut.

L'écume aux lèvres sur son lit de mort, il fût incapable de chanter ses «oh-ho» si caractéristiques.

Ce furent plutôt des «arg-gargeule!» qui sortirent de sa bouche.

Comme quoi même les chamanes sont mortels.

Ils pourrissent eux aussi comme des troncs d'arbre, un peu plus vite ou bien un peu moins. Cela dépend du raton-laveur.

D'ailleurs, plus personne ne se souvient de Kikinotatiwin.

Sinon votre humble serviteur, un gros et grand métis qui vit à deux pas du grand fleuve Magtogoek. Et qui n'est pas plus chamane qu'il n'est chameau. Et qui rentre par le trou des aiguilles sur un dix cents. Excusez-là. Oh-ho!