dimanche 19 décembre 2010

Le libraire

Je n'avais encore jamais lu Le libraire de Gérard Bessette. J'en éprouve un sentiment de honte, mais d'une honte presque feinte puisque je suis toujours très prompt à me pardonner. Si l'on puit pardonner à Dieu, pourquoi pas à une faible créature devant la Création et ses récréations, hein?

Comme n'importe quel honteux, je vais vous débiter sans vergogne des tas d'excuses pour me disculper de n'avoir jamais lu Le libraire. D'abord, tout le monde a lu Le libraire au Québec. C'est la lecture obligatoire la plus populaire, juste devant 1984 de George Orwell, L'Étranger de Albert Camus et la petite compilation de la poésie québécoise de Machin-Truc. Bon, juste d'écrire Machin-Truc témoigne en ma défaveur d'une certaine ironie face à la littérature québécoise, ironie que je ne m'explique pas et que je justifie du fait que Ludwig von Beethoven ne retirait jamais son chapeau devant l'empereur et qu'il passait devant lui en sifflant La Marseillaise... Bon, c'est lourd comme explication, mais ça vous dit que le patriotisme je l'ai de travers dans l'cul, surtout le patriotisme littéraire. L'art n'a pas de patrie.

C'est pourquoi Le libraire est un hostie de bon récit. C'est clair et limpide. On n'y sent pas cette atmosphère dégueu de salut au drapeau. Hervé Jodoin est un stoïcien dans l'âme qui déniche un boulot de commis dans une librairie québécoise, du temps où le clergé avait la main basse sur tout ce qui se disait, se pensait ou s'écrivait.

Le libraire Chicoine, son patron, est un peureux qui se croit grand parce qu'il vend au noir des livres interdits, dont L'essai sur les moeurs de Voltaire. Jodoin, en tant que commis, doit participer à la vente de ces livres que le clergé taxe d'infamie. Nous sommes dans un petit village, Saint-Joachin, et le libraire pourrait perdre toute sa clientèle si les vipères du clergé apprenaient ça.

Jodoin agit comme s'il se sentait au-dessus de tout ça, au-dessus même de son travail, comme si tout autour de lui le faisait bayer aux corneilles. Et c'est ce que je trouve d'admirable à ce petit roman, son existentialisme bien ressenti, avec ce détachement très rive gauche qui prouve que l'on pensait ici, même sous Duplessis.

Ces tabarnaks-là n'écoeurent plus personne de nos jours. Clergé, Duplessis, niaiseux: out! On peut lire ce que l'on veut ou presque. Les caves parlent tout seul et ravalent leur bave.

Le libraire a été publié en France en 1960. Personne ne voulait publier ça ici. Comme quoi le patriotisme littéraire c'est vraiment de l'hostie de grosse marde.