dimanche 5 décembre 2010

C'est la vie

Arkadiusz Buczkowski n'était pas un Polonais comme les autres. Ceux qu'ils côtoyaient à tout le moins. Il avait pris le contrepied de toute sa communauté. Plutôt que de faire semblant d'être chrétien, il avait décidé qu'il était impossible de faire semblant.

Et, entre vous et moi, Arkadiusz n'allait jamais à l'église. Comme quoi les bons chrétiens ne se trouvent pas nécessairement là où l'on croit pouvoir les trouver. Ils se dérobent aux yeux de tous et parfois personne ne les connaît.

Personne ne connaissait vraiment Arkadiusz. On savait qu'il travaillait fort sur sa ferme, près de Treblinka. Il était aussi un peu musicien et on le payait pour jouer lors des noces ou des congés fériés.

On le surnommait le Grand, parce qu'Arkadiusz était grand. Son nez était croche mais personne ne l'appelait Nez-croche. Un de ses lobes d'oreille était plus petit que l'autre et on ne le surnommait pas plus Petit-lobe-d'oreille. Non, on le surnommait le Grand, et ce n'était pas vraiment par marque d'affection. C'était simplement une évidence biologique somme toute assez banale.

Le village du grand Arkadiusz était essentiellement composé de personnes qui s'accommodaient vite de la dictature pour en tirer quelques bénéfices. Tout un chacun avait accueilli les Allemands en affichant un air de défaite polie. On savait de source sûre qu'ils allaient les laisser tranquilles à leurs affaires s'ils collaboraient avec eux à voler et à tuer des juifs pour une raison qui échappe à l'intelligence humaine.

Le grand Arkadiusz cacha quelques juifs chez-lui, évidemment, et comme il se fermait toujours la gueule, même les nazis lui foutèrent la paix. D'abord, tout le monde disait aux nazis que le Grand n'était pas juif. Et cela semblait suffire.

Le Grand cultivait ses patates comme d'habitude, à quelques pas du plus funeste projet de l'histoire des exterminations humaines. Il devait sa vie sauve à son attitude toujours humble, les yeux rivés au sol, comme si de rien était. Son champs était si près du camp de Treblinka que le bruit des cris et des coups de bâton lui venait aux oreilles à toute heure de la journée. Et l'odeur... Cette indescriptible odeur de mort qui flottait tous les jours sur Treblinka et les alentours...

Les wagons à bestiaux remplis d'être humains qui n'avaient même pas porté les armes...

Juste pour les tuer... Les tuer parce qu'ils étaient juifs...

Le Grand, sa femme et ses deux filles cachaient deux juifs. Jacob, un forgeron dans la trentaine. Et Ruth, sa femme, une institutrice qui parlait français et anglais. Ils avaient aménagé une cache qui communiquait avec le caveau à patates.

Un jour, évidemment, ça s'est su. Des jeunes voyous ont découvert les juifs en allant voler des patates. Puis ils les ont dénoncé auprès de la police polonaise, qui collaborait avec les nazis. Donc, le Grand, sa femme, ses deux filles et les deux juifs se firent ramasser toute la bande et on n'entendit plus jamais parler d'eux.

Tous morts.

Et pendant ce temps, ça mangeait quand même de la saucisse et de la choucroute, partout autour, comme si c'était ça la vie...