vendredi 3 décembre 2010

La Noël de Hermé, fan de Hermès Trismégiste

Tout le monde l'appelait Hermé pour ne pas avoir à prononcer plus de deux syllabes par mot. En fait, il s'appelait plutôt Herménégilde Rivard. D'où il venait? Peut-être de Grand-Mère ou de Shawinigan. C'est dur à dire. Tout ce qu'on sait c'est qu'il avait toujours faim même s'il était maigre comme un casseau.

Hermé mangeait ses émotions. Il n'avait pas de ventre, Hermé, juste ce qu'il fallait de peau pour maquiller ses nerfs tendus et ses os noueux.

Hermé aurait pu être beau s'il avait été un peu plus bavard. Comme il ne parlait jamais, il fallait que la femme fasse tout le travail de séduction et à peu près toutes, même les laides, finissaient par se dire qu'il pouvait bien manger d'la marde, Herménégilde Rivard alias Hermé.

Hermé ne parlait que de Hermès Trismégiste, un personnage mythique de l'antiquité associé au dieu égyptien Thot.

À part de ça, Hermé ne travaillait pas. Il glandait en relisant la Table d'émeraude. Il ne vivait en fait que pour l'heure des repas.

Il avait vécu à Montréal, en décembre, l'an passé. Il avait faim. Il avait bouffé son chèque et la banque alimentaire de notre quartier était fermée pour le mois de décembre. On donnerait des paniers de Noël à la place. "Tiens, les pauvres, débrouillez-vous avec ça. Nous fermons en décembre. Le personnel s'en va se relaxer dans le Sud, écoeuré de vous voir la face. Vous reviendrez en janvier, quand vous serez rendus au fond de votre panier de Noël. Trouvez-vous une job sacrament!"

Hermé ne pouvait pas se trouver une job. Il était crissement fucké. Il en faisait peur. Il passait son temps à se taper le front avec un crayon. Vous imaginez ça en entrevue? Vous l'engageriez, vous? Me semble que non...

Donc, Hermé n'avait pas de job. Il ne pouvait plus aller chercher de la bouffe aux Partisans de l'Amour. Il ne lui restait plus qu'à crisser son camp à Montréal où il y a toujours de la bouffe gratuite à y trouver quand on est débrouillard. Des ressources, il y en a toujours bien un petit peu. Et Hermé avait le don de toutes les faire pour s'outrenourrir.

Il mangeait comme un ogre, Hermé, cet indécrottable mendiant ingrat au sens où l'entendait sans doute l'ineffable Léon Bloy.

Oh! Il disait merci, Hermé. Mais il ne se jetait pas par terre pour vous baiser les pieds. Il rotait dans sa main et se redonnait des coups de crayon dans le front: toc, toc, toc... Cognant sur l'araignée de son plafond.

Il a mangé plus qu'à satiété en décembre 2009. Montréal, on a beau dire, ce n'est pas comme cette putain de Trois-Rivières où la faim vous tenaille, où il n'y a que des paniers de Noël à bouffer en décembre, et c'est à en bouffer du carton saint-ciboire d'hostie d'calice!

Hermé était bien content d'être un presqu'itinérant à Montréal. Il squattait dans un vieux hangar abandonné du quartier Rosemont. Et chaque matin il faisait sa tournée des lieux où l'on distribuait de la bouffe gratuitement. Comme il savait lire et écrire, il alla quérir un bottin des ressources communautaires de la ville et il fit sa tournée de pique-assiette-toctoc-coups-d'crayon-dans-l'front avec son guide des tablées les plus gratuites de l'île de Montréal.

Il a mangé en sacrament en décembre 2009. Plus de huit repas par jour parfois s'il faisait ça vite.

Je ne vous raconterai pas comment il a fait ça mais je le crois.

Tout comme je crois son récit à propos de sa Noël de l'an passé.

-Il y avait des repas de Noël partout! J'ai mangé dans toutes les sectes chrétiennes de Montréal: catholiques, protestantes, orthodoxes, évangélistes, luthériens, anglicans... Puis j'ai relu la Table d'émeraude de Hermès Trismégiste... As-tu déjà lu ça, Gaétan, la Table d'émeraude?

Oui, j'avais malheureusement lu ça. Ce qui m'obligeait à entretenir une certaine forme de solidarité avec Hermé et de lui refiler quelques jetons quand je le croisais afin d'apaiser ma culpabilité.

-Merci Gaétan! T'es ben blood... Hermès Trismégiste... Le Poimandrès! Ha! ha!

-Ha! Ha! que j'ai ri poliment. Le Poimandrès!

Et il se redonna des coups de crayon dans le front, Hermé. Toctoctoc. Peut-être qu'il était autiste. Ou bien tout simplement lessivé par le genre de vie qu'on mène.

-Ha! Ha! Ha! qu'il ajouta.

Quoi qu'il en soit Hermé a poursuivi en me racontant sa Noël de l'an passé.

-J'ai beaucoup trop mangé à Noël l'an passé. J'étais à Montréal. J'ai fait huit places où l'on donnait des repas gratuits. J'ai fini à l'hôpital... J'ai fait une indigestion sévère... Une chance que j'avais avec moi la Table d'émeraude de Hermès Trismégiste... J'ai pu la relire six fois sur ma civière, dans un des corridors de l'hôpital... Oyoye! Ha! Ha! Et cette année, je compte bien retourner à Montréal... Les Partisans de l'Amour distribuent leur calice de paniers de Noël et ils seront fermés jusqu'en janvier... J'me vois pas manger juste un ou deux paniers de Noël en décembre... J'vais r'tourner squatter à Montréal. Pis j'va's m'bourrer la bedaine comme i' faut... Comme dirait Hermès Trismégiste, quand la Pythie va tout va... La Pythie! Ha! Ha! La devineresse d'Apollon qui hurlait littéralement ses oracles... Est bonne hein?

-Ha! Ha! que j'ai fait semblant de rire.

Ce matin, j'ai croisé Hermé. Il s'en allait avec son packsac en direction de la bretelle de l'autoroute 55. Il s'était fait une petite pancarte en carton sur laquelle il avait écrit Montréal au crayon feutre.

-J'ai faim. Leur hostie d'panier d'Noël i' peuvent ben se l'crisser dans l'cul! me confia-t-il. Foin des Partisans de l'Amour! J'les trouve pas drôle de fermer pendant un mois! J'mangeais là tous les midis! Même que j'payais en plus! Maudite ville de cheapze qui font payer les mendiants qui ont faim!!! Une piastre et demie calice!!! Bientôt deux piastres!!! Ben i' vont m'perdre! J'vais aller vivre à Montréal, moé, oui monsieur!

Hermé devait probablement avoir sa Table d'émeraude dans son sac. Il se crissait encore des coups de crayon dans l'front. Toctoctoc.

Il ne neigeait pas. Le temps était maussade. La neige avait fondue. Mais il y avait tout de même une petite coloration jaunâtre dans le ciel. Quelque chose comme le prélude d'une belle journée.