lundi 7 mai 2018

Orignaux et désaxés

Diane Arbus, née Diane Nemerov, est une photographe de mode qui s'est progressivement tournée vers la photographie des rues et des personnages excentriques de New-York. Ses portraits sont encore d'actualité. On sent l'intensité de la vie derrière ses portraits de marginaux, transsexuels, nudistes, femmes à barbe et j'en passe. Bien plus que derrière une photo de mode: c'est beau mais c'est mort.

Louis-Honoré Fréchette me semble un maître de notre littérature pour la même raison que j'attribuerais ce titre à Diane Arbus pour la photographie. Ce ne sont pas les poèmes de Louis Fréchette qui ont soulevé mon intérêt et ma passion pour son oeuvre. En fait, tout l'intérêt que je lui porte est fondé sur Originaux et détraqués ainsi que sur ses fameux Contes de Jos Violon. Ses vers patriotiques et tout le reste: zéro intérêt. Mais ses contes! Ses histoires! Ça c'est du vivant. Et ça gigote encore après plus de 130 ans.

Fréchette a d'ailleurs fréquenté Mark Twain, un autre excellent conteur d'histoires. Peut-être se sont-ils influencés l'un l'autre. Peut-être que Fréchette passe pour un auteur secondaire comparé à la verve et à l'influence de Mark Twain. Mais bon, c'est un bon départ pour notre littérature. Enfin, avec Fréchette, trouvait-on quelqu'un pour tenter de la décoincer. Et de la décoincer comment? En faisant le portrait des originaux, marginaux et détraqués.

Je dis ça parce que je fais pareil.

On aime si facilement ce que l'on est. Je ne vaux pas mieux que les autres sur ce point.

En tout cas, je prends pour modèles artistiques ceux et celles qui ont su faire le portrait des exclus plutôt que de peindre la gloire toxique des bourreaux et des conquérants.

Je ne me vois pas faire autrement.

Je collectionne les visages étranges, les événements grotesques, les saillies vulgaires.

L'attrait que j'ai pour les exclus provient sans doute de mon propre sentiment d'exclusion.

Je suis un intellectuel. Un anarchiste. Un emmerdeur seulement pour ceux qui ne se sentent pas exclus. Les autres m'apprécient pour une raison qui m'échappe. Comme si je me battais à leurs côtés. Ce que je fais sans doute. Je ne m'en rends pas compte. Je pense naïvement qu'on peut tout dire. Qu'il n'y a pas de règles ou de conventions pour empêcher quelqu'un de réussir. Je dirais même que ceux qui ne suivent que les règles ou les conventions ne réussissent rien dans la vie, sinon de ne pas échouer: ils flottent, bien entendu, et ne coulent jamais. Mais pour quoi faire?

J'aime les originaux et les détraqués, c'est certain, et je parierais même que je suis fou, ne serait-ce que pour rassurer les gens normaux quant à leurs choix de vie.

Je me sens bien avec les fous.

Je me sens toujours mal à l'aise avec des gens sérieux qui jettent sur le monde un regard pontifiant de mépris.

Je me sens à l'étroit avec ceux qui se demandent ce que les autres vont penser d'eux-mêmes s'ils s'habillent de telle manière ou disent un gros mot comme caca ou prout.

Ces pressions-là, je m'en rends bien compte, doivent être combattues en faisant comme si elles n'existaient pas. Il faut laisser aller sa folie. Créer en puisant à sa source. Refuser de produire des oeuvres insipides et sans vie qui s'empêtrent dans des détails insignifiants par manque d'empathie.

***

Ça fait une semaine que je le vois partout. Il ressemble à Frankenstein. Et je ne fais même pas des farces. Il a une tête énorme, chevelue, presqu'une tête de rasta aux traits qui rappellent ceux de Boris Karloff. Il n'a pas de sourcils et pas de cils. Ses yeux semblent flotter sur un visage vide. Il boite d'une jambe qu'il traîne lamentablement sur le trottoir en la ramenant parfois d'une main.

On ne peut pas le rater. On le voit une seule fois et on s'en rappelle toute sa vie.

Il a peut-être l'intellect d'un enfant de 10 ans dans le corps magané d'un bonhomme de 40 ans.

Il est gentil, pas dangereux pour deux sous, plutôt serviable et généreux même s'il n'a rien, mais on retient surtout qu'il fait peur à prime abord.

Voilà pourquoi vous le verrez prochainement sur l'une de mes toiles ou bien dans l'un de mes contes.

Je ne peux pas le laisser filer aussi facilement.

***

Trois-Rivières est une mine d'or pour y trouver des tas d'originaux et détraqués. Je dirais que c'est un titre qu'elle partage avec La Malbaie. J'y étais depuis cinq minutes, à La Malbaie, que j'en avais déjà croisé cinq.

Hier, je suis allé chercher des trucs à la pharmacie.

Comme je viens pour traverser la rue, voilà que j'entends venir un cycliste. Il faisait un bruit du tonnerre. Cela provenait de sa roue arrière qui était dépourvue de pneu. Il roulait directement sur le cadre de roue et cela faisait presque des étincelles sur l'asphalte.

J'ai senti que je vivais dans un quartier pauvre à ce moment-là.

Comme si j'étais dans une vidéo du YouTubber Antoine Daniel. Du genre «c'est normal en Russie». Sauf que ça se passe dans Ste-Cécile. C'est normal dans Ste-Cécile, à Trois-Rivières, de rouler sur les rims de bicycles...

***

Voilà.


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