samedi 10 février 2018

Jean-Baptiste le ramancheur

À Guy Marchamps, 
poète et libraire trifluvien


Jean-Baptiste le ramancheur était un ivrogne qui vivait dans une minuscule baraque transformée en studio. Ce taudis était situé à cent pieds de la Wabasso, une usine de textile qui crachait sa suie noire toute la journée et toute la nuit. Une clôture de broche surmontée de fils barbelés séparait l'usine du reste du quartier. Et c'était un quartier pauvre, évidemment. Un quartier fortement peuplé constitué essentiellement de blocs à trois étages et de taudis comme celui où vivait Jean-Baptiste. Les chiens jappaient tout le temps et il y avait souvent des chicanes de ménage pour une tranche de baloney.

Le taudis du ramancheur était laid. Il y avait l'eau potable mais pas d'égout. Jean-Baptiste chiait dans un pot de chambre et se débarrassait de ses besoins on ne sait trop comment. Peut-être qu'il les faisait sécher...

On était pourtant en 1970. L'homme avait marché sur la Lune. Comment ne pas avoir de chiotte à la maison même si c'est un taudis, hein?

Laissons ce pot de chambre. 

Jean-Baptiste le ramancheur était grand, maigre, le dos plié. Ses joues étaient flasques et vertes. Son nez était une grosse prune molle. Il avait des yeux morts. Cependant il était toujours peigné impeccablement, les cheveux gris et blancs bien lissés par derrière avec une belle raie sur le côté. Tout ce cheveu rare tenait avec du Brylcreem ou de l'huile à moteur. C'est dur à dire.

C'était tout un personnage, Jean-Baptiste. Taciturne, une bière à la main, une cigarette dans l'autre, écrasé dans son taudis à écouter la radio. Les stores étaient fermés ou pas. Tout ce qu'il voyait s'il laissait les stores ouverts c'est la Wabasso ou bindon des tannants qui se collaient la face dans l'unique grande fenêtre de sa piaule pour le faire chier. 

Ces petits tannants cognaient à sa porte pour le taquiner un peu.

-Chie dans ton pot Baptiste! Ha! Ha! Ha! criaient-ils avant que de prendre la fuite.

-Mes p'tits crisses vous autres! bourassait Baptiste. M'en va's vous rammancher un coup d'pied dans l'cul si j'vous pogne!

On ne le voyait jamais à l'église, Jean-Baptiste. D'ailleurs, on ne voyait plus personne à l'église. Lui ou un autre, c'était pareil.

Il buvait pour oublier. Oublier quoi? Heu... Hum... Réfléchissez-y un peu. Invalide, ramancheur pour boire, installé devant une shop qui crache sa suie. Un décor de camp de concentration... On se saoulerait à mort pour moins que ça.

N'allons pas plus loin: Jean-Baptiste était ramancheur.

C'est lui qu'on allait voir pour se faire rammancher le dos, la jambe, le bras -alouette!

Son tarif était raisonnable, j'imagine, puisqu'il demeurait dans un taudis où il devait chier dans un pot de chambre.

Et à part ça? Rien.

Mes souvenirs s'arrêtent là.

Il chiait dans un pot de chambre.

Mais je n'en suis pas si sûr.

Je vais demander à un libraire de mes amis, collectionneur de souvenirs d'enfance, de m'éclairer à ce sujet. Peut-être que le pot de chambre est un résidus de mes souvenirs. 

Quant aux petits crisses qui cognaient à sa porte, je m'en souviens. 

C'était mes amis...

2 commentaires:

  1. Quand j ' étais gosse il y avait Gustave , au village de ma grand-mère . Il était hermaphrodite - paraît-il - Avec sa mère ils s ' occupaient de la poste et du téléphone - Le village l ' a toujours considéré avec affection , ou tout au moins avec respect . Je le croisais sur les chemins de campagne , seul avec son fusil de chasse et son chien . Il m ' inquiétait un peu . Il dessinait très bien et a orné le bureau de poste et le bar du village avec de beaux grands dessins de chasses ... je crois qu ' on lui prêtait aussi quelques pouvoirs de rebouteux -

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  2. @monde indien: Gustave le chasseur hermaphrodite... cela ferait un récit génial!

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