lundi 15 février 2016

Rien n'émerge du vide

La moitié des Québécois sait à peine lire et écrire. Je mentirais de vous dire que j'écris pour l'autre moitié. J'écris d'abord et avant tout pour moi-même. Je me lis et me relis plusieurs fois au cours d'une journée pour évaluer la qualité de mon propos. 

J'aime bien être lu. Cependant, la vanité n'est pas l'objectif ultime de mon blogue. J'écris pour mieux me connaître moi-même en plus d'y trouver une forme de divertissement qui me permet d'oublier le caractère prosaïque de la vie. J'écris comme on se ferait un bon sandwich pour se bourrer une tripe. J'écris comme l'on fait ses gammes au piano. J'écris pour ne pas rouiller. J'écris afin que mes textes soient mieux ciselés et plus redoutables. J'écris pour me battre et pour me défendre.

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On parle d'enlever des accents circonflexes ça et là dans la langue française pour permettre une meilleure intégration des analphabètes. On ne tient pas tant à simplifier la langue qu'à la rendre toujours plus aléatoire. Tout ce qui représente un effort doit se plier à la volonté des linguistes de la démolir dans le cadre de leurs expériences de laboratoire. Qu'importe si en bout de ligne les gens soient encore plus analphabètes, encore plus dysfonctionnels et aigris à la simple idée de lire Balzac dans le texte. L'essentiel, c'est de contenter les contempteurs de la langue française, qui la détesteront toujours quoi que l'on fasse.

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J'ai remporté le prix de l'abonné qui avait emprunté le plus de livres à la section des jeunes de la bibliothèque municipale de Trois-Rivières lorsque j'était enfant. Mon père me répétait souvent qu'on écrase facilement les ignorants, moins facilement ceux qui ont de l'éducation. Aussi ce bon prolétaire veillait-il à ce que je n'emprunte pas que des bandes dessinées. Comme je devenais de plus en plus insatiable, j'avais recours à des permissions spéciales pour aller emprunter des livres dans la section pour adultes. Ce fût d'abord les oeuvres de Jack London, cet aventurier autodidacte qui m'accompagne encore aujourd'hui. Puis ce fût des livres d'histoire, des traités illisibles sur l'origine des espèces et des évangiles pour athées. Je n'allais pas plier devant un accent circonflexe. J'irais jusqu'au bout du savoir pour devenir un homme d'exception.

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Suis-je devenu un homme d'exception? Je chie à la même place que tout le monde... Cependant, je sais où placer mes accents circonflexes et ne crains pas de lire un bouquin de mil neuf cents pages si j'y trouve mon compte.

Je ne tiendrai pas compte des réformes de l'orthographe.

J'entends écrire tel qu'on me l'a appris.

Je refuse les raccourcis et le nivellement par le bas de ma culture.

L'effort intellectuel est le fondement du Savoir.

Rien ne vient sans efforts.

Rien n'émerge du vide.